L’autonomie : du temps et du sens

Publié le par kabyle

Par Salem Djebara

 

 

Cet écrit, n’est pas issu d’une analyse rigoureuse, il est le résultat d’une observation du terrain, il ne peut donc être que subjectif et incomplet.

Cette précision faite, je souhaite aborder le thème de l’autonomie sous 3 angles :

 

 L’autonomie et la sociologie kabyle

 L’autonomie et le contexte actuel

 L’autonomie et la diaspora

 

A. L’AUTONOMIE ET LA SOCIOLOGIE KABYLE

 

L’ancrage massif et structurel de la question amaziygh dans le tissu social kabyle n’a pas produit, comme on pouvait l’espérer, et comme cela s’est produit dans des situations similaires ( en Espagne par exemple ), une doctrine ou une idéologie de revendication autonome et publiquement assumée. Certes de tentatives ont été initiées ( d’autres sont peut être en cours) mais elles n’ont jamais dépassé le stade embryonnaire. Plusieurs raisons les en ont empêchées :

 

Une ligne stratégique inopérante : “ l’effacement ” et / ou “ l’accouplement ”

 

La culpabilisation (ou son opposé la glorification) est un mode de fonctionnement qui imprègne en profondeur le Kabyle et le groupe auquel il appartient au point où il lui est souvent préférable de se faire violence et de renoncer à ses propres intérêts que de prendre le risque de se mettre hors norme. Le “ déviant ” ne peut échapper à l’étiquette infamante de la suspicion : traître, ennemi de la révolution, hizb frança ( parti de la France ). Consciemment ou inconsciemment, les élites kabyles se trouvaient dans l’impérieuse nécessité pour convaincre de leur “ loyauté ” vis à vis de leurs compatriotes soit de :

Renoncer explicitement à la quête de leur identité comme ce fut le cas pendant le mouvement de libération nationale ;

Donner des gages supplémentaires de leur attachement à l’idée nationale régentée par une ligne arabo-islamique totalitaire et réductrice par une participation, qui frise parfois l’excès de zèle, à la réalisation des objectifs définis par le pouvoir central : arabisation, interdiction de la vente des alcools, construction de mosquées…

Envelopper la revendication dans d’autres considérations politico-idéologiques : la justice sociale, la démocratie, l’arabe populaire…..

Mais à l’évidence ni la stratégie de “ l’effacement ” ni celle de “ l’accouplement ” n’ont pu venir à bout de la politique de la suspicion. Tout ce qui vient de la Kabylie est suspect et rencontre indifférence quant il n’est pas combattu tout simplement.

Le FFS s’est retrouvé seul en 1963, les membres fondateurs de la première ligue algérienne des droits de l’homme se sont retrouvés isolés lors de la création de celle ci, et leurs compatriotes ont préféré en créer une plutôt de rejoindre celle majoritairement issue de la Kabylie. Les partis politiques, à ancrage essentiellement kabyle, ( FFS et RCD ), pourtant clairement positionnés, et parfois avec force, sur des questions nationales ( les libertés démocratiques pour le premier, et la défense de la république pour le deuxième) sont insignifiants hors de l’espace kabyle ( cf. les résultats des différentes élections pour ce dernier cas)

Qu’elle ait recours à “ l’effacement “ ou “ l ‘accouplement ” cette stratégie est contre- productive et elle ne met ni à l’abri de la répression, ni à l’abri de l’instrumentalisation.

Une gestion répressive quasi-permanente et une politique de tension largement entretenue

Il suffit pour s’en convaincre de ne citer que les épisodes les plus importants :

La vague de violence qui s’est emparée pendant deux années de la région lors de l’opposition armée initiée par le FFS avec comme conséquences un bilan lourd et significatif : plusieurs centaines d’arrestations, près de 500 morts. pour une région exsangue par sept années de guerre contre la puissance coloniale

 L’affaire des “ poseurs de bombes ” de 1975

La répression des événements de 1980, événements qui constituent un acte politique majeur dans l’histoire de l’Algérie contemporaine et qui signent l’acte fondateur du Mouvement Culturel Berbère

Les multiples occupations par la force de l’université de Tizi-ouzou.

Le boycott scolaire 1994 -1995.

Au total, il ne s’est pas passé une année sans que la Kabylie n’eut à connaître une démonstration de force de la part du pouvoir. Le point culminant sera atteint lors des événements du " printemps noir " où plus de 100 jeunes gens furent fauchés par la mitrailleuse.

Une politique clientéliste efficace et peu coûteuse politiquement

Quoi de plus efficace pour contenir les aspirations d’une minorité que de lui opposer des personnages issus de ses propres rangs. Moyennant revenus, postes de prestige, élévation dans la hiérarchie… qui par sa technicité, qui par son influence sur le groupe, qui par cupidité se sont positionnés « en zone tampon » entre le pouvoir qui les commande et les populations dont ils sont censés domestiquer le mécontentement. Et le pouvoir s’appuiera sur ces relais à chaque fois que le besoin l’exigeait ! Ce mode de gestion est moins “ encombrant ” que la répression du fait qu’il offre l’avantage de l’horizontalisation des conflits : ligne stratégique dans laquelle a toujours excellé le pouvoir algérien.

Mais il n’a y a pas que les causes exogènes qui ont bloqué l’émergence d’une ligne autonome et assumée, il y a aussi les raisons internes liées au mouvement et à ses acteurs. Deux parmi elles nous paraissent majeures :

 L’activisme souvent justifié par l’urgence des situations

 

 La formation politique des acteurs.

 

L’intérêt de ce point mérite que l’on s’y attarde un peu. La reproduction des élites parvenues au pouvoir en dehors du jeu démocratique est liée au développement de la dépolitisation qu’elle favorise et encourage afin de rendre impossible toute velléité de remise en cause de l’ordre établi. Ne dit-on pas d’ailleurs qu’un peuple dépolitisé est un peuple paralysé ? C’est naturellement dans cet univers que le pouvoir algérien saura être performant et efficace. Tous les moyens : la rente, l’école, les médias … sont mis et le cas échéant, la police politique dont le mythe régnait " aussi bien sur le réel que sur l’imaginaire" pour reprendre les mots de Nabil Farès.

La maturité politique affichée par quelques-uns ne doit pas induire en erreur.

Au final, ces raisons nous mettent en présence d’un produit historique assez intéressant à étudier : une société acquise et disponible au service de ses contre intérêts. Inutile d’alourdir la présentation par des exemples.

Aussi si nous voulons que le projet d’autonomie, qui pose les principes de la rupture avec les pratiques précédentes, échappe à cette réalité nous devons lui donner du temps et du sens d’autant plus que dans le mode de gestion politique de la question amazigh, le pouvoir est passé d’une ligne de négation totale à une ligne de neutralisation. Ce changement, qui n’exclut pas le recours à la répression, peut s’avérer fatal si nous ne prenons pas garde.

 

Pourquoi du temps et du sens ?

 

La réponse suppose d’abord l’évacuation des solutions illusoires liées à la conjoncture d’autant que certains ont cru entrevoir à travers ces événements les prémices de l’avènement d’une opinion publique kabyle autonomiste.

B. Le contexte actuel

Ne soyons pas “ grisés ” par l’effervescence actuelle ;

Produisons d’abord les instruments de notre propre autonomisation.

Car :

L’agitation actuelle ne rompt pas avec le fameux paradoxe kabyle : " l’accouplement ”.

Ni le départ des gendarmes, ni la revendication identitaire contenus dans la plate forme d’El Kseur n’autorisent à voir dans ce texte de base du mouvement citoyen une amorce d’une volonté de revendication autonomiste.

Une analyse rigoureuse et fine de ce texte laisse apparaître que la doctrine qu’il véhicule est de type national. Le texte, en effet s’inscrit pleinement dans une problématique de lutte politique pour l’avènement d’une société démocratique où la revendication amazigh n’arrive qu’en 8ème position d’une plate forme qui en contient 15. En ce sens, les inspirateurs de ce texte tentent plus de faire revivre un texte de leurs aînés de 1949 intitulé " Idir El Watani*" où il est affirmé le principe que l’Algérie est d’abord algérienne, plutôt qu’une revendication propre à la région de Kabylie.

Malgré cette « bonne disposition » et la générosité de la plate forme, le mouvement reste circonscrit en Kabylie.

Ni les déclarations des responsables de ce mouvement ni l’ampleur, de la contestation n’ont réussi à trouver écho ou signes de solidarité dans les autres régions.

 L’agitation actuelle ne doit pas nous induire en erreur : la Kabylie n’est pas mûre “ politiquement” pour entreprendre un processus de longue haleine et les Kabyles sont toujours “ coincés ” entre les incertitudes de la modernité et le réconfort de la tradition.

Ce double constat peut signifier qu’il convient d’avancer avec beaucoup de prudence dans la voie autonomiste.

 

Trois raisons pour étayer mes propos :

 

1ère raison : Il n’existe pas une opinion publique kabyle homogène capable d’opérer des choix et de s’y tenir.

Le rapport de la population à cette question est très changeant : tantôt rejetée voire diabolisée (le sentiment de culpabilisation dont il est fait mention ci-dessus ) tantôt revendiquée comme unique solution à la satisfaction de la revendication amaziy. Sur le plan du principe, il n’y a apparemment pas de rejet manifeste mais pas d’adhésion non plus ! Il y a juste de l’enthousiasme.

Parler dans ces conditions d’une opinion autonomiste serait une grande erreur même si on peut constater ça et là des effervescences.

Dans ces conditions, nous ne pouvons faire l’économie d’un temps de réflexion, de la clarification conceptuelle et d’une évaluation des enjeux politiques.

Pourquoi cette position de prudence ? Elle se justifie selon nous par :

La faiblesse d’un débat démocratique et approfondi dans l’espace public. La culture du parti unique, où la langue de bois et l’intolérance ont été érigées en normes de régulation pendant plus de 30 ans, a imprégné en profondeur la société tout entière mais aussi dans la région sensée avoir résisté au nivellement par le bas. La preuve la plus éclatante de ces propos est à lire dans l’indigence et la pauvreté du débat qui a opposé les formations politiques majoritaires dans la région. Ce débat des années durant n’a pas produit plus de deux "pauvres termes" : l’invective et l’insulte !

La complexification des enjeux largement nourrie par les “ zones d’ombre ” qui entourent les repositionnements politiques tant à l’échelle nationale que régionale.

La prégnance du mythe de l’unité nationale. Ce mythe remplit une double fonction : il est facteur de légitimation aussi bien pour le pouvoir que pour son opposition. Cette double fonction est productrice d’inertie et la lutte ne serait "payante" qu’au prix de la sortie de cette équation diabolique.

 

2ème raison : Le nouveau mode de gestion politique de la question berbère : de la négation à la neutralisation ou la politique de la ruse

Ces dernières années, un changement dans l’approche de la question amazigh s’est opéré. Face à un mouvement gagnant d’année en année, (malgré les tentatives d’instrumentalisation de la part aussi bien du pouvoir que des groupements politiques kabyles) en volume et en intensité, le pouvoir d’Alger laisse échapper quelques concessions : (référence dans le préambule de la constitution, création d’un Haut Comité à l’Amazighité, enseignement de la langue, reconnaissance du caractère national de la langue)… mais à examiner de près, ces mesures d’abord arrivent trop tard d’une part, et secondement ne sont pas dénuées d’arrière-pensées politiques, d’autant plus qu’elles laissent inchangé et invariant le socle politico-idéologique sur lequel repose le pouvoir : l’arabo-islamisme mystificateur et réducteur.

 

3ème raison : Du nouveau dans les réseaux clientélistes ou le paradoxe de l’affirmation - négation

 

Les relais classiques de l’idéologie du pouvoir ont atteint leur limite et un redéploiement en direction des “ couches à légitimité environnementale attestée ” est entrepris : leur promotion est stimulée à condition toutefois que leurs attributions ne leur confèrent pas des pouvoirs de décision particulièrement dans les sphères idéologiques. C’est seulement aujourd’hui que certains de ses heureux “ bénéficiaires ” se rendent compte qu’ils se sont mis ( ou on les a mis) dans une situation où l’alternative est entre la négation de leurs idéaux ou la poursuite de leur carrière. Comme pour leurs aînés, même s’ils s’en séparent du point référence et modes de pensée, les acteurs actuels restent eux aussi prisonniers du processus contradictoire de l’affirmation / négation du fait amazigh. En effet, si la revendication confère légitimité et reconnaissance à son auteur dans son environnement immédiat, elle devient souvent facteur de blocage dans son accession sociale et / ou politique d’où sa négation au moment des choix décisifs.

Enfin comme pour leurs aînées, les générations d’aujourd’hui n’échappent pas, elles aussi, à la contradiction qui les fait osciller entre la modernité et la tradition

 

L’autonomie et la diaspora

 

Les grandes mutations enregistrées dans le cheminement de l’émigration (ancrage de plus en fort dans le tissu social français avec comme corollaire une distanciation du lien avec le pays d’origine) rendent illusoires voire dangereux toute structuration de l’extérieur : le contexte d’aujourd’hui est aux antipodes de celui qui a vu la naissance du mouvement national en France. Vouloir faire jouer ce rôle, de nos jours, à notre émigration c’est prendre le chemin le plus court vers l’échec.

 

Conclusion

 

Ainsi, si l’idée de l’autonomie, qui traduit le passage d’une revendication culturelle berbère à une revendication politico-idéologique, est une avancée qualitative fondamentale dans la vie du mouvement berbère et constitue aussi son unique chance avant sa “ mort absurde ", il n’en demeure pas moins que ce projet pose plus de problèmes qu’il n’en résout. L’urgence n’est pas de foncer tête baissée mais de se poser la question de comment le porter au sein des populations et de le faire admettre aussi bien par la communauté nationale qu’internationale.

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Publié dans opinions

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