Lettre ouverte à Mr. Abderamane Chibane, ex ministre des affaires religieuse
Monsieur,
J’ai suivi avec consternation vos déclarations à la presse arabophone concernant les convertis au christianisme et vos accusations contre le Mouvement pour l’Autonomie de la Kabylie d’en faire l’apologie. La conversion au christianisme, au judaïsme, au boudhisme, à l’athéïsme... L’abandon de la religion musulmane est-il un crime ? La Déclaration Universelle des Droits de l’Homme et du citoyen dans son article 10 dit : « Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses pourvu que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public établi par la loi ».
L’Algérie a ratifié cette convention. Vous n’y adhérez certainement pas puisque vous considérez comme relevant de la criminalité de changer de religion. C’est pourquoi vous appelez à combattre les convertis et ceux par lesquels, cette conversion advient. La religion, Monsieur est une croyance. Annoncer comme une vérité absolue que le monde a été crée en 6 jours est une vue de l’esprit, dépourvue de tout substrat rationnel. On y croit ou on n’y croit pas. La foi ne se discute pas dans son essence en tant que quête spirituelle et désir de donner du sens à la vie contre l’idée de finitude et de mort qui nous est insupportbale . Mais la religion en tant que rapport au monde, si elle ambitionne de s’instituer et de s’ériger en organe politique, doit être discutée sans tabous, sans restrictions et sans peur d’ébranler les certitudes qu’elle avance. La liberté de penser est aussi fondamentale à la démocratie que l’est la foi à la religion Si vous désirez que l’islam conserve son caractère sacré et ne soit point sujet à polémique, n’est-il pas préférable de le laisser dans son champ du sacré, donc de l’intime, donc en dehors du politique ? Mais c’est justement le politique qui prend le pas sur le spirituel dans votre embrasement et c’est ce qui semble alimenter vos craintes quant aux dessous de cette évangélisation.
Peut être avez vous raison, peut être avez vous tort. Il ne suffit pas de faire des procès d’intention, il faut les argumenter, offrir à l’opinion que vous voulez mobiliser les éléments qui la fédéreraient autour de vous. A ce moment là le combat serait différent et la cause à défendre ne serait plus la préservation de l’islam, qui à mon sens n’a pas besoin de gardiens, ni de défenseurs en Algérie mais celui de notre souveraineté nationale. Ceci dit, j’aurais bien aimé vous écouter ou vous voir pointer du doigt avec la même véhémence les dessous de l’islamisme politique. Qui finance le terrorisme commis au nom de l’Islam ? Qui finance ses écoles ? Ce sont ceux là, les vrais ennemis de l’Islam. Sans vouloir faire de raccourcis aléatoires, je vous invite à suivre les embrassades autour des puits de pétrole. Vous verrez que ce sont les mêmes qui crient au secours d’une main et serrent d’une autre celle du grand méchant parce que, l’argent n’a pas de religion sinon celle de la cupidité et du toujours plus ! L’islam est intrumentalisé pour détourner le regard des pauvres afin qu’ils ne demandent pas de comptes à leurs usurpateurs.
S’il fallait se battre pour l’Islam, n’est ce pas en soutenant ce prêtre condamné à un mois de prison avec sursis pour être allé prier avec des migrants en détresse de passage dans notre pays ? Ou ce médecin condamné à un an de prison, non pas pour être allé prier mais pour avoir fait son devoir de médecin d’assistance à personnes souffrantes, de plus dans des conditions d’extrême dénuement ? Quid du légendaire sens de l’accueil « musulman » ? Quid de la « Rahma » ? Quid de ce « likoum dinakoum oua liya dini » ? Un « Alim » est un guide spirituel qui éclaire par son savoir et par sa sagesse le sombre de nos doutes, de nos égarements mais c’est un sage qui sait ajuster l’éclairage à la paresse ou à la frilosité de nos yeux devenus photophobes. La sagesse aurait emprunté le chemin du dialogue et de l’écoute fraternelle pour aller à la rencontre de tous.
Le chemin que vous empruntez aujourd’hui conduit à la confrontation et à l’irréparable. Vous condamnez les personnes qui se convertissent au christianisme. Supposons qu’il soit possible de leur interdire toute manifestation extérieure de leur nouvelle foi, qu’il leur soit interdit de construire des chapelles et des lieux de culte.. garantissez vous par ces mesures la soumission de leurs coeurs à vos lois ? Etes- vous sûr qu’en se soumettant à vos régles apparentes, ils aient réellement et sincèrement renoncé à celles qui habitent leurs coeurs ? Et croyez vous, sans l’offenser, que le Dieu pour lequel vous vous affairez à rassembler les brebis égarés voudrait d’une adoration superficielle et d’une soumission sans exaltation ? Dieu, s’il existe, a certainement beaucoup d’amour propre. Je doute qu’il accueille dans son royaume des hypocrites et des lâches revenus à lui de force et par résignation.
Que ne vous questionnez vous sur les profondes motivations qui font apostasier de l’Islam des femmes et des hommes quasiment nourris au biberon du Coran dès leur entrée à l’école ? Et même dès le berceau par la présence des rituels musulmans dans leur vie de tous les jours ? La réponse me semble évidente, sauf à cacher le soleil avec un tamis. L’usage de la coercition, de la terreur et de la pensée unique ne peuvent construire dans la durée un projet viable et acceptable. L’être humain est naturellement porté à la curiosité, à la controverse et à la discussion. La culture l’a fait « être de dialogue ». Quelles que soient les citadelles qu’on érigera autour de lui pour l’empêcher de voir des horizons lointains, il y aura toujours un bout de ciel au dessus de sa tête qui nourrira dans son sein le désir du large. C’est cela le mystère de notre survie en tant qu’espèce vivante sur la terre et c’est cela aussi qui a donné naissance à la poésie.
L’Islam fondamentaliste qui s’est insidieusement installé dans notre pays en empruntant les voies officielles : écoles, médias étatiques, relayé par des activites terroristes a semé la confusion même chez des personnes profondément attachées à l’Islam généreux et tolérant que fut celui des Algériens d’avant. Mais avant, c’était quand déjà ??? S’il vous en reste quelque souvenirs, partagez les avec les jeunes générations. Vous contribuerez ainsi à rétablir l’image d’un Islam miséricordieux et leur donnerez envie d’aller à sa recherche ou de revenir à lui.
Ce n’est donc pas en criant au loup que vous sauverez le troupeau car hélas, le loup est déjà dans l’enclos et en connait parfaitement les coutours. Bien entendu, je n’insinue point par là que la conversion au christianisme serait un romanesque appel du large. Je veux simplement dire que si la quête spirituelle est importante aux yeux de nos concitoyens, il est normal qu’ils soient attirés par une spiritualité qui leur « offre » un visage pacifiste dans un contexte où la « religion officielle » leur offre celui de la terreur.
C’est à un « âlim » comme vous de nous dépétrer de la confusion. De fait aujourd’hui, c’est au nom de l’Islam que des milliers d’Algériens sont morts dans d’atroces souffrances et c’est au nom de l’Islam que des bourgeons de vie, transportent la mort dans leurs seins et vont se faire exploser sur les lieux publics, nous offrant à nous, Algériens des hurlements de douleur et au monde, le spectacle de la barbarie. Je fais référence souvent dans ce texte à la liberté de penser, de croire ou de ne pas croire. En réalité et vous le savez, notre liberté est limitée par notre environnement social, culturel et intellectuel. Il est assez ordinaire d’être musulman dans un pays où cette pratique est majoritaire. Cela ne devrait pas signifier que quiconque voudrait embrasser un autre culte ou simplement s’affranchir de tout culte ne puisse pas le faire ouvertement et sans craindre le courroux de ses concitoyens. On ne nait pas « biologiquement marqué » par le sceau de l’Islam ni par le sceau d’aucune autre religion et on doit accepter cette grande capacité que nous a donnée la nature de pouvoir nous ouvrir à des ailleurs hors du seuil de notre porte et surtout de choisir. Ce qui nous différencie fondamentalement de l’animal, c’est « le libre arbitre ».
Je ne dis pas que la conversion est bien ou mal. Je ne dis pas non plus que le Christianisme est meilleur que l’Islam. Je dis seulement, qu’on ne doit pas être condamné à l’atavisme par le hasard de sa naissance. Je paraphrase Simone de Beauvoir en terminant par ce propos : « Monsieur, on ne nait pas musulman, on le devient » Laissez donc à chacun la liberté de son devenir ! Maintenant, j’arrive à votre acharnement contre le Mouvement Autonomiste Kabyle Vous accusez le MAK de faire l’apologie des évangélistes en Kabylie. Mais Monsieur, le MAK est un mouvement LAIC. Si des membres du MAK se sont positionnés en défenseurs de quelques convertis au christianisme, c’est seulement sur la base d’une éthique laïque, c’est à dire, sur la base de leur farouche attachement démocratique à la liberté de conscience, seule garante d’un vivre ensemble fraternel dans le contrat social républicain. Pour le MAK et j’ose avancer pour les kabyles en général et je suis moi même kabyle, la question religieuse ne nous préoccupe pas outre mesure. Nous avons ce dicton populaire qui dit : « ensemble dans la maison, mais chacun est seul dans sa tombe ! » Cela veut dire, que chacun est seul devant son créateur au moment du jugement dernier. La Kabylie ne s’embourbera pas dans de telles préoccupations et ne va pas se laisser piéger par des questions d’un au-delà hypothétique alors que son présent factuel est coloré de misère, d’exclusion et de mise en marge par tous les gouvernements de ce pays, auquel elle a tracé le chemin de l’indépendance avec le sang de ses enfants. Les Kabyles avaient cru à la construction d’un état juste et n’ont pas ménagé leurs efforts pour essayer d’en consolider les fondations mais force est de constater que cet état est gangrené, qu’il n’y a jamais eu de Nation Algérienne au sens authentique du mot « Nation ».
Nous sommes un peuple constitué de groupes qui continuent de fonctionner sur une modalité tribale et régionale parce que nous n’avons pas un modèle national égalitaire suffisamment rassurant et fédérateur. Alors, la nation algérienne, loin d’être une belle mosaïque de groupes à la diversité enrichissante est en fait, un bricolage râté amalgamé tant bien que mal pendant toutes ces années post indépendance. Comme tout amalgame fait dans la précipitation et la négation de la particularité et de la préciosité de chaque pièce, l’ouvre finale ne cesse de s’ébrécher, de se fissurer. A peine un côté est colmaté qu’un autre s’effrite.
Bien sur, de toutes ces pièces la Kabylie est celle qui colle le moins. N’est ce pas le moment de regarder de près pourquoi la colle prend si mal ? S’il n’y a aucun liant suffisamment fort pour l’adhérer au reste de l’édifice, n’est ce pas mieux et pour l’édifice lui même et pour la Kabylie d’accepter cette séparation, somme toute inévitable ?
Je tiens à vous préciser que l’unité kabyle ne se pense pas dans « une unité » de pensée. Il est entendu que les différents courants politiques, religieux et autres y trouvent leurs adeptes mais cela se fera sur la base d’une acceptation générale de la diversité. La Kabylie a toujours été plurielle et le restera. Alors, arrêtez s’il vous plait ce recours systématique au sophisme de la pente fatale qui consiste à faire croire que l’évangélisme est entrain de chasser l’Islam de la Kabylie et ce faisant, donner au reste des Algériens l’alibi du djihad en terre berbère.
Nul n’est dupe, quand tout va mal, quand la crise sociale nourrie par le sentiment d’injustice et de la hogra parvient à ébranler jusqu’à la tranquilité d’une oasis comme Timimun, ça arrangerait beaucoup de monde de canaliser les frustrations sur « le aâkour kabyle ». Nous avons bon dos, nous autres kabyles mais nos compatriotes oranais, chaouis, targuis, mouzabites et tous les autres ont compris la manège. Ils ne marcheront pas.
Je vous invite à réfléchir sur la portée de vos propos et à réctifier aux yeux de l’opinion un jugement hâtif fatal à la paix de notre pays, déjà si gangrené par les partisans d’une fausse paix sociale, d’une fausse réconciliation nationale, d’un faux self algérien tout court. Il y a certainement d’autres manières d’unifier l’Algérie. Restreindre nos valeurs communes à une pratique spirituelle, aujourd’hui prise de folie meurtrière serait le pire des liants. Je pense que le rôle qui vous sierait le mieux et graverait votre nom dans l’histoire de ce pays, serait d’ouvrir le débat sur une lecture plus ouverte de la religion musulmane, une lecture en phase avec le temps présent. Sinon, l’Islam Algérien rentrerait dans les annales des idéologies totalitaires. Ce qui fut peut être juste et adéquat il y a 13 siècles ne l’est pas aujourd’hui, simplement parce que 13 siècles ont passé.
Des voix s’élèvent dans le monde musulman pour oeuvrer à une lecture progressiste de l’Islam. Associez vous y et faites que notre pays redevienne celui de nos aïeux imazighèn : une terre de liberté et de tolérance.
Louisa KOURTA
Citoyenne Kabyle d’Algérie