LE JOUR D’APRÈS

Publié le par kabyle

Par Azru Loukad

 

L’Algérie s’est qualifiée à la phase finale de la Coupe du Monde. Le mérite revient aux joueurs qui se sont transcendé au fil des matches. À l’issue de leur long périple et croyant être au bout de leur peine, ils sont tombés dans un véritable traquenard au Caire où ils ont goûté dans le sang la “ fraternité arabe ” dont les pouvoirs successifs ont gavé jusqu’à la nausée les Algériens depuis l’indépendance du pays.

Le pays doit une fière chandelle à ces joueurs, pour la plupart expatriés, d’avoir contribué, involontairement peut-être, à démasquer de manière claire et brutale le mythe d’une fraternité factice construite pour les intérêts exclusifs de certains états du Moyen-Orient et acceptée docilement par les pouvoirs algériens.

Les pouvoirs successifs depuis l’indépendance ont fait le lit de l’arrogance de ce pays lointain au point de l’amener à agir comme il l’a fait les 13, 14 et 15 novembre 2009 aux détriments de l’équipe et de la délégation algériennes. Le premier responsable de cette soumission aveugle à de présomptueux tuteurs venus d’ailleurs est bien sûr Ben Bella qui, en septembre 1962 a proféré hystériquement à trois reprises une profession de foi “ nous sommes des Arabes ! ” qui allait anesthésier pour très longtemps le peuple algérien à peine émergé d’une longue guerre meurtrière. Tandis que le pays exsangue essayait de panser ses blessures, l’aile baâthiste du FLN, tapie à l’étranger préparait inconditionnellement l’arrimage culturel et diplomatique de l’Algérie avec le Moyen-Orient. La litanie de Ben Bella devenait alors une doctrine sacrée que ses successeurs allait s’employer à réaliser aveuglément.

Dans la continuité de cette voie imposée au Algériens, Boumediène a livré sans vergogne l’école à des contingents d’enseignants égyptiens d’aptitude douteuse avec comme corollaire, la claustration des élites francophones hautement qualifiées appelées à se soumettre ou se démettre. Et comme il fallait baliser scrupuleusement un boulevard sans le moindre obstacle à la langue arabe, le même Boumediène a ordonné brutalement en 1974 l’arrêt de l’enseignement pourtant très marginal de tamazit dispensé gracieusement par le professeur Mouloud Mammeri, puis la “ mise sous scellés ” du FDB - Fichier de Documentation Berbère – en 1976.

Tout ce qui était authentiquement algérien en matière culturelle allait être sacrifié sous l’autel des retrouvailles de la grande fraternité arabe. Au gouvernement, c’est à qui mieux mieux de trouver et parrainer de nouveaux reniements du patrimoine historique de l’Algérie. Rien ne devait entraver la marche triomphale de l’arabisation totale et “ irréversible ” comme aimait-on souvent à le rappeler.

Tout en accentuant l’arabisation dans tous les domaines, Chadli Bendjedid annonce la couleur de sa politique culturelle par l’exclusion et la menace clairement énoncées. Rappelons-nous sa devise : “ celui qui n’est pas d’accord avec l’école arabo-islamique algérienne n’a qu’à faire ses valises, prendre ses enfants et partir d’ici parce que notre école vise l’unicité de pensée pour l’unité d’action ”.

Dans sa démarche d’acculturation à vau-l’eau, il introduit dans le pays un redoutable Cheval de Troie pour habiller l’organigramme de l’Université Islamique de Constantine. En effet, il chargea Abdelhak Brerhi, ministre de l’Enseignement supérieur de l’époque pour ramener un égyptien, Ghazali, et le placer en tant que président du Conseil scientifique de cet établissement. Ghazali a exigé et obtenu un droit de regard sur les programmes pédagogiques. Il fut préciser que cet imam, en disgrâce au Caire pour avoir violement critiqué le projet de la femme du Président Anouar Sadate qui voulait introduire des amendements au Code de la famille au profit des droits féminins, était réfugié en Arabie Saoudite. Ce qui était à l’époque mauvais pour le Caire était excellent pour Alger. Devant tant de sollicitude, Ghazali prend rapidement de l’ampleur à tel point qu’il dictait au pays sa ligne de conduite dans le domaine culturel et religieux.

Cet intégriste racolé par le pouvoir algérien et grassement payé a officié au destin culturel des Algériens durant des années. À la mort du grand Kateb Yacine en octobre 1989, il s’est permis de déclarer “ qu’il ne devait pas être enterré sur la terre de l’islam ”.

Aucune réaction officielle à cette insulte ultime. Faut-il s’en étonner ? Évidemment non. Parce que parmi les gouvernants il n’y avait aucun qui pouvait se targuer d’une stature d’homme d’état. Comparaison n’est pas raison, dit-on ! En l’occurrence si. Durant les événements de Mai 68 en France, plusieurs de ses ministres et conseillers ont demandé à De Gaulle de faire arrêter Jean-Paul Sartre qui portait très activement ce mouvement dans la rue, dans les journaux et dans les usines en grève. Excédé, le Chef de l’état français à répondu de façon cinglante : “ on n’arrête pas Voltaire ! ”.

À l’occasion de ces matches épiques et de la qualification de l’équipe nationale de football, le pouvoir tente de redorer un blason bien terni en s’octroyant toutes les dividendes de l’exploit sur le terrain de 11 joueurs. Tandis que les Algériens montrent spontanément tout l’amour qu’ils vouent à leur équipe, des officines relayées par une presse servile dévoient cette ferveur en se fendant de remerciements à Air Algérie, à l’ANP, à l’Ambassadeur à Khartoum, aux Chefs de daïras (pour la célérité dans la délivrance de passeports) et bien sûr à son Excellence Abdelaziz Bouteflika en occultant que ces entreprises, institutions et personnages n’ont fait que leur devoir. Pour une fois !

Les citoyens de la rue qui montrent ardemment leur amour pour l’équipe nationale de football délivrent eux aussi un autre message : on aime nos joueurs, c’est pour ça qu’on ne veut pas qu’ils soient transformés en mascottes au profit d’un personnage ou d’un clan.

Même après ce qui s’est passé au Caire et la campagne anti-algérienne qui se poursuit tous azimuts, les thuriféraires de la “fraternité arabe indéfectible” ne baissent pas les bras. À longueur de temps et de pages, on délivre toujours de pompeux dithyrambes à la gloire de cette fraternité de pacotille dont la dernière expression a fait couler le sang d’Algériens.

Bien mieux ! Les irréductibles baâthistes algériens qui grouillent dans une certaine presse arabophone ont tenté de détourner l’attention des événements du Caire vers la Kabylie.

C’est le cas du journal raciste et antikabyle Chourouk qui voit dans la liesse populaire en Kabylie suite à la qualification de l’équipe nationale de football, un désaveu du combat autonomiste.

Comme si les responsables de ce calepin pamphlétaire qui ignorent l’histoire ou leurs commanditaires, ou quiconque autre, pouvaient dénier à la Kabylie et à son peuple les infinis sacrifices consentis pour la libération de l’Algérie. Comme si au sein cette équipe qui vient de se qualifier brillamment il n’y avait pas une majorité de Kabyles fiers et authentiques qui ont répondu à l’appel du devoir, comme leurs aînés l’ont fait à chaque fois que de besoin.

Mais on sait qui vous êtes. Incapables de discernement et constants dans la dérive, on sait aussi que dans les prochains jours, vous allez soûler vos lecteurs par des appels pathétiques en faveur de la réconciliation et du renforcement d’un “ monde arabe ” chimérique.

Déjà et au moment même où des Algériens rapatriés du Caire racontent le calvaire et les humiliations qu’ils ont vécus en Égype et à l’aéroport, des “ intellectuels ” algériens se réveillent et se mobilisent pour se porter la rescousse de la grande fraternité algéro-égyptienne en danger de mort. Leur pétition “ Non au chauvinisme . Appel à la conscience ” a recueilli les premiers signataires parmi lesquels figurent de nombreux docteurs d’université. Mais où étaient-ils donc ces pseudo intellectuels lorsqu’une féroce répression s’est abattue sur la Kabylie au cours du printemps 2001 et qui a fait 128 victimes ? On se souvient que pas une seule voix ne s’était élevée pour condamner le massacre perpétré en Kabylie. Apparemment pour eux, la quête obséquieuse de la fraternité arabe vaut mieux que 128 vies de leurs concitoyens.

Dans l’attente, voici l’avis sur la question, d’une certaine Haïfi Wahbi (cf. El Watan du 24/11/2009, p. 29), sex symbol libanaise, inconnue à notre bataillon mais que vous devez certainement bien connaître, qui qualifie les Algériens de “ terroristes ”, de “ non-civilisés ”et d’énergumènes qui “ ne méritent pas d’appartenir à la nation arabe ”.

Cette répudiation de l’Algérie déclinée sous tous les adjectifs par des ministres, des responsables sportifs, des artistes, des sportifs et maintenant par une vulgaire pin-up libanaise ne touche aucun Kabyle et ni aucun Algérien digne de nom. Elle concerne tous ceux qui, au fil des ans et des décennies, ont transformé notre pays en province arabe du Moyen-Orient.

Pour notre part, nous n’avons jamais cru à la réalité d’un monde arabe ni à sa fraternité. Les sauvages agressions vécues au Caire par les représentants du pays le démontrent clairement. Le combat du MAK pour l’autonomie de la Kabylie s’inscrit au sens large dans l’autodétermination de tous les Algériens de quelque région que soit. Le premier attribut de cette souveraineté est le recouvrement total de l’identité authentique de l’Algérie.

La Kabylie a montré la voie. Les citoyens de toutes les régions du pays sortent de la léthargie et prennent conscience de qui ils doivent être solidaires. Tandis que d’aucuns pleurnichent sur la déflagration d’une fraternité de façade qui n’a jamais servi les intérêts algériens, la majorité des citoyens exige que les pouvoirs publics s’occupent à restaurer sans délai leur dignité par le recouvrement de leur véritable identité, longtemps sacrifiée pour une représentativité chimérique dans un “monde” utopique.

 

Les choses sont claires pour tout le monde. À chacun de prendre ses responsabilités.

 

Iezzugen, le 24 novembre 2009.

 

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Publié dans opinions

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