Politique linguistique et éducative dans le cadre d’une Kabylie autonome

Publié le par kabyle

Par Kamal Naït-Zerrad


I - tamazight / taqbaylit

 

Il faut d’abord revenir encore une fois sur « tamazight ». J’ai déjà expliqué, entre autres dans une table ronde en 1996, que cela ne recouvrait aucune réalité et que ce n’était qu’un concept potentiel qui pouvait devenir effectif, mais sous certaines conditions qui ne sont absolument pas réunies aujourd’hui [1].

Tamazight est composée d’un certain nombre de variantes régionales (kabyle, chaoui, rifain, chleuh, mozabite, touareg, etc.) elles-mêmes constituées de sous-variantes. Ses variantes sont naturellement proches puisque leur origine est commune, mais elles ne sont pas si simplement solubles dans une entité qu’on appelle « tamazight ». Pour aboutir à cette langue commune, il est nécessaire d’abord d’identifier et de travailler sur les variantes, afin d’obtenir un standard de chacune, ce qui est encore loin d’être le cas. Pour le kabyle, avec ses sous-variantes extrême occidentale (ex : Draa-El-Mizan, Tizi-Ghennif), occidentale (ex : At-Menguellet, At Yanni), orientale (ex : At Abbas, At Aidel) et extrême-orientale (ex : Aoqas), ce travail a commencé depuis un certain temps, mais il reste encore beaucoup à faire. Toutes les propositions de standardisation émanant en particulier de l’Inalco vont dans ce sens [2]. Il est d’ailleurs regrettable et en même temps instructif que certains auteurs, acteurs politiques, journalistes et autres, qui par ailleurs militent pour « tamazight », écrivent encore dans leur parler kabyle pour ne pas dire leur idiolecte ! Alors, avant de parler d’une entité qui n’existe que dans les limbes et penser toujours à ce qui nous dépasse, construisons-nous d’abord. Deux exemples simples en kabyle pour expliquer la nécessité de cette standardisation :

On dit selon les régions que j’ai indiqués plus haut : iwi-d, yewwi-d, yeggwi-d, yebbwi-d « il a apporté » ;

La préposition n « de » s’assimile avec ce qui la suit dans certains cas et se réalise différemment selon la région : n weqcic, wweqcic, ggweqcic, bbweqcic « du garçon ».

Il faut donc proposer des formes standards pour le kabyle en tant que langue à l’écrit, même si les usages oraux resteront (ou non !) en vigueur. On se conformera en général à l’étymologie et on écrira : yewwi-d (le verbe étant awi) et n weqcic. Ces questions touchent aussi naturellement le vocabulaire et la grammaire.

La définition d’un standard pour une variété donnée doit donc écarter les réalisations locales et intégrer la variation lexicale, sémantique et grammaticale. Ce standard servira de base à l’élaboration des outils pédagogiques et des méthodes d’enseignement.

Ce travail, qui doit donc d’abord être établi pour chaque variété régionale, est prioritaire. Ensuite seulement, les différentes formes obtenues seront à leur tour l’objet d’une standardisation qui pourra donner à terme ce qu’on appellera « tamazight ». Il ne faut pas se leurrer cependant, ce travail ne peut être que le résultat d’équipes spécialisées travaillant en commun en particulier au Maroc et en Algérie. Or les conditions d’une telle recherche sont loin d’être réunies à tous les points de vue : politique interne et externe des États, volonté de ces États de soutenir ce travail, moyens financiers…

 

Si l’on veut atteindre cet objectif d’une langue commune « tamazight », il faut d’abord commencer par travailler sur sa langue et ainsi peut-être préparer le terrain aux autres qui sont encore loin derrière. Ce qui ne signifie donc absolument pas faire cavalier seul. Si la conjoncture est favorable et si d’autres régions désirent s’associer à ce travail, elles trouveront naturellement en nous un interlocuteur attentif, prêt à s’atteler à l’intérêt commun.

 

II- Panberbérisme

 

Le mythe du panberbérisme a été nécessaire à un certain moment de notre histoire, car il fallait opposer au mythe du panarabisme un pendant qui soit assez puissant pour faire émerger les Berbères du néant où ils se trouvaient, de la chape de plomb et de la répression qui les accablaient. Or, ce mythe, basé sur des réalités historiques, linguistiques et culturelles, a été conçu par les Kabyles. Il a ensuite été repris par le reste de l’Afrique du Nord, en Algérie même, au Maroc et en Libye en particulier. Ce mythe n’a cependant pas évolué comme le souhaitaient peut-être ses initiateurs puisqu’il n’a pas permis – encore aujourd’hui – de faire avancer significativement la cause amazighe. Les autres peuples amazighs n’ont pas vraiment (re)pris le flambeau en soutenant les Kabyles par des manifestations analogues et en allant aussi loin qu’eux dans la revendication. L’adage « l’union fait la force » qui sous-tendait le mythe n’a pas joué.

Avec ce qui se passe en Kabylie aujourd’hui, on a la confirmation que rien n’a vraiment changé. Certains ont parlé d’acquis irréversibles et d’avancée significative après les concessions dérisoires accordées par le pouvoir algérien après la grève du cartable (HCA, enseignement facultatif) et qui a abusé un certain moment une partie de la population. Les événements de Kabylie montrent clairement que les autorités algériennes campent sur leurs positions et qu’elles n’ont aucunement l’intention de résoudre cette question.

L’État algérien nous parle encore de tamazight qui pourrait être reconnue comme langue nationale. On joue encore sur les mots : d’abord « tamazight », qui ne signifie rien concrètement comme je l’ai indiqué plus haut : Pour l’Algérie, il faut compter les variétés chaouie, kabyle, mozabite, ouarglie, touarègue, chenouie, de l’Ouarsenis, des parlers autour de Blida, du côté de Tenès, des Ait-Snous, du Sud oranais, du Gourara, pour ne citer que les principales. Que va-t-on enseigner ou qu’a-t-on enseigné en Kabylie, si ce n’est le kabyle ? On ne peut pas enseigner une langue qui n’existe pas (encore ?) …

Ensuite, « nationale » n’apporte rien de nouveau si on n’explicite pas ce terme. S’il indique que c’est une langue parlée sur le territoire national, ceci est une réalité et dire que ce fait sera reconnu officiellement fait partie encore des manipulations du pouvoir algérien pour qui la poudre aux yeux sert de politique depuis toujours. Mais « national » peut recouvrir d’autres acceptions et il est donc nécessaire de préciser le sens de cet adjectif et définir ainsi le statut réel de la langue. Comme on le voit, les deux contenants « tamazight » et « national » restent à dessein sans contenus dans la bouche des dirigeants algériens pour mieux abuser la population.

C’est pour toutes ces raisons que nous pensons qu’il est temps que le mythe revienne chez lui et que la Kabylie se prenne enfin en main, non par un geste de repli mais pour mieux avancer et éventuellement aider les autres peuples amazighs à sauter le pas. Les Kabyles ont semé mais leur récolte a été bien maigre du côté de ses autres « frères amazighs ». Il faut donc rester prudent car le pouvoir algérien continue à jouer sur la division, son annonce de reconnaissance – sans aucune valeur – étant encore une fois destinée à semer le trouble.

 

III - langue, éducation et usage

 

Étant donné les arguments donnés plus haut, je parlerai dorénavent de « langue kabyle » (taqbaylit) comme langue de la Kabylie et non pas de « tamazight » qui désigne l’entité qui regroupe toutes les langues amazighes. De la même manière, il faudrait parler de « peuple kabyle » comme une composante des « peuples amazighs ». Le peuple kabyle a des traits communs avec les autres peuples amazighs mais il a également ses caractéristiques propres, qui le distingue des autres.

 

Dans le cadre d’une Kabylie autonome, le kabyle devra donc être la langue officielle avec toutes les conséquences que cela implique. Je ne parlerai pas ici des problèmes de territoire, de statut particulier, etc., les notes qui suivent supposant que l’autonomie est acquise et que la région a les moyens d’appliquer ses plans. Plusieurs points sont à prendre en considération pour une politique linguistique et éducative propre :

1. Place de l’arabe : La Kabylie étant une entité autonome à l’intérieur de l’Algérie, État central, la deuxième langue officielle sera bien entendu celle du reste du pays. Aujourd’hui, il s’agit de l’arabe littéraire (standard, classique).

2. Place du français : Cette langue occupe une place particulière pour des raisons historiques et elle pourra bénéficier d’un statut particulier par rapport aux autres langues étrangères dans l’enseignement.

3. Période transitoire : On ne pourra passer que progressivement vers un usage généralisé du kabyle, qui ne se produira qu’à long terme. Cela signifie qu’une période transitoire sera nécessaire pendant laquelle, côté du kabyle, l’arabe et le français seront employés.

4. Langue d’enseignement : Le kabyle sera la langue de l’enseignement à terme en Kabylie. Hors de son territoire, là où des communautés kabyles importantes sont établies (Oran, Alger…), il faudra négocier avec l’État central la fondation d’établissements scolaires spécifiques (sauf si l’État inclut dans sa politique éducative l’enseignement du kabyle à l’école). À l’étranger, en particulier en France, le kabyle doit pouvoir être proposé comme langue étrangère dans les établissements publics. Pour les arabophones vivants en Kabylie, il n’y a de toute façon pas de problèmes, puisque l’arabe sera également enseigné dans les établissements scolaires et universitaires de la région autonome de la Kabylie.

5. Organismes et institutions : Pour appliquer cette politique, des organismes pour la planification, l’aménagement et la standardisation linguistiques devront être fondés en priorité . Ils auront à apporter des réponses rapides, en particulier en matière de terminologie et de traduction. Des institutions particulières seront créées pour la formation et le recyclage de tous les personnels, ce qui exigera un effort considérable. Toute la population sera en effet touchée : enseignants, adultes, scolaires et universitaires.

6. Matériel didactique : Les manuels d’enseignement devront être totalement refondus en particulier pour ce qui est de l’histoire, la civilisation et la littérature. Cet enseignement doit être recentré sur la Kabylie et l’Afrique du Nord en général. Il faut réhabiliter notre histoire et notre littérature ancienne et moderne : les hommes de lettres (laïcs ou religieux : saint Augustin, Apulée, etc. et plus près de nous les Amrouche…) doivent être étudiés. Un aperçu des langues et cultures des autres peuples amazighs sera également au programme.

7. Mass médias : Encourager la création de journaux, de radios et de chaines de télévision qui joueront un rôle important dans la diffusion de la langue kabyle, des savoirs et de la culture.

8. Informatique : concevoir et produire tous les matériels et logiciels pour l’utilisation du kabyle sur ordinateur (correcteur orthographique, claviers, fontes…)

9. Usage de la langue : Un organisme chargé du suivi et de la supervision de l’usage de la langue par les autorités et services publics, les autorités judiciaires ainsi que le monde socio-économique public et privé sera créé.

10. Religions : la religion fait partie de la culture et elle a toujours joué un rôle dans notre histoire depuis l’origine. L’enseignement devra probablement être inclus dans les cours d’histoire ou de civilisation où toutes les religions seront présentés à l’occasion de l’étude d’un pays, d’un continent ou d’une région du globe. Officiellement, la liberté de conscience et la séparation du religieux et du temporel seront inscrites explicitement dans le statut d’autonomie de la Kabylie. Tous les codes et statuts particuliers relatifs à la femme, qui sont basés sur la religion, seront abrogés, la loi générale étant valable pour les personnes des deux sexes. Cependant, des lois spécifiques renforçant la liberté des femmes devront probablement être décrétées.

 

Notes

[1] « Tamazight : langue ou langues », in La question amazighe, Interrogations actuelles…, Actes de la table ronde organisée par le MCB-France, Paris, 21 avril 1996.

 

[2] Voir en dernier lieu ma « Grammaire moderne du kabyle » parue chez Karthala en 2001.

Publicité

Publié dans kabylie-debout

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article