La culture et l’oubli

Publié le par kabyle

La culture et l’oubli

 

 

Le  Folklore africain dont on veut vanter les vertus humaines, peut être autant que cette salutaire  et bienfaitrice colonisation, ne sont pour moi que les deux faces d'une seule et même pièce: une situation socio économique misérable.

Ailleurs, On chargea l’illustre assemblée nationale de la nation des droits de l’homme pour effacer  un siècle et demi d’injustice, de crimes, et d’escamotage. On glorifie   cinquante ans après le pseudo indépendance, des traîtres à leur pays, ces harkis, pour qui la métropole moderne a trouvé  subitement une vertu humaine, celle d’avoir servi avec abnégation une nation et une cause qui n’étaient pas les leurs. Pis ! Une cause qui n’en était pas une .cette glorification n’a pour moi, indigène victime de cette calomnie, qu’une signification ; l’apologie du génocide ou le racisme pratiqué de façon massive avec une désinvolture du siècle de l’atome, économie et crise obligent.

Pendant que de l’autre coté Khalida se chargera de faire oublier à défaut de chercher à réveiller les morts de ce passé colonial, traumatisant, hantant les vieilles consciences, puisque celles d’après  1962, seront rattrapées par une autre fête qui se prépare sur les deux rives de la Méditerranée. On célébrera, nous dit-on, bientôt sous le même drapeau la liberté, la fraternité et l’égalité.

Mais là où je reste cloué ; moi revanchard indigène  dont l'esprit s'est bloqué à la date du mois de juillet 1959, dans un village de Kabylie, Ait Ouatas, en pleine opération jumelles quand mon frère Mohamed, à peine 13 ans, en revenant du lieu du crime, il dut ramasser la cervelle de mon père pour la remettre en place dans sa boite crânienne. Mon père lui, gisait au fond d’un ravin. Il venait d’etre atteint d’une balle d’un fusil garant tiré par un jeune et beau soldat français. Lui qui ne faisait qu'exécuter les ordres de son supérieur et non moins sinistre capitaine Wolff, aidé de son sous fifre sous-lieutenant Pelardi de la 2° compagnie du 6°BCA campé à Iferhounene, pourtant village de mes aïeuls. C’est  durant, bien sur, ces moments solennels de la glorieuse histoire de France que les harkis ont l'occasion inespérée pour montrer leur fidélité à leur maître : ils s'empresseront de fournir le sempiternel grief :"tuez-le! Il fait partie d'une famille de fellaghas" et le lendemain du forfait , au petit matin , comme pour effacer tout remords  de la mémoire de la France républicaine ou de celle de ses tueurs engagés pour défendre l'honneur de la nation européenne civilisée , un jeune parisien , blond et beau, parlant la langue de mes ancêtres  amazighs  se présenta devant ma désormais veuve mère pour ,non pas s’excuser du forfait du crime commis sur la personne de mon père , mais expliqua avec force conviction que" mon père était bel et bien un activiste notoire et qu’il avait été tué pour son engagement contre l'ordre de la république et que  c'est le sort qui est naturellement réservé à tout hors-la-loi."

Alors, ma désormais veuve mère, indigène illettrée, montra du doigt ses désormais  8 orphelins enfants, le cœur  chargé de colère et de haine, en remuant  à peine les lèvres elle eut l’ultime  courage de prononcer cette courte phrase qui accuse la toute puissante république française «  c’est à ces petits orphelins et à Dieu qu’il vous faudra expliquer votre acte » le jeune soldat  français civilisé se retirera, conscient d'avoir été à l hauteur de sa mission psychologique, s'imaginant sans doute que la vie, à ce moment reprenait son cours normal, alors que venait de commencer pour la nombreuse famille indigène l'interminable supplice physique et moral pour le restant de la vie. Depuis cette journée de juillet 1959, un véritable folklore macabre s’était installé dans ma cervelle. L’idée de civilisation et celle de l’ignorance  animale se livrent un combat sans merci. Je n’avais que 9 ans,  et l’idée de venger mon père  faisait des ravages dans mon équilibre psychique et ne me quittera jamais. J’étais soumis à une insurmontable inhibition de l’action. D’un coté  la prise de conscience de mon état d’infériorité  sur tous les plans, de l'autre la puissance infinie d’un ennemi violent et injuste venu de long, de très long, en brigand, pour nous dépecer. Je ne pouvais rien contre cette machine infernale, macabre, diabolique. Ah ! Si nous étions aussi développés, aussi puissants, aussi armés, aussi cultivés que ce roumi matérialistes, égoïstes, criminels. J’aurais triomphé sans demi-mesure de cet ennemi qui continue de nous narguer 50 ans après l’indépendance.

50 ans après, Khalida  pilote un festival africain où l’on danse, chante mange, joue pour faire oublier les siècles de domination aux peuples africains. 50 ans après que mon frère Mohamed eut ramassé la cervelle de mon père pour la ranger dans sa boite crânienne, expurgée d’une balle de fusil garant. Mon cerveau lui est toujours habité par un folklore  macabre. Je n’oublie pas, et ne peux effacer cet acte qui, désormais fait partie de mon corps, de mon esprit de mon sang

Je suis réduit à forcer contenir sous pression dans ma cervelle à moi, ces idées de vengeance et essayant tant bien que mal de faire accoucher délicatement ces souvenirs traumatisants, pour les mettre dans un livre un peu comme mon frère Mohamed, malgré son jeune âge, devant sa désormais veuve mère, avec un soin et une dextérité d’un chirurgien rangera ce qui restait de la cervelle de papa, dans sa boite crânienne. Hélas, la volonté et la mémoire, ne suffisent plus, car il faut avoir de grands moyens, en Algérie pour se lancer dans une entreprise de production de livres. Amertume  quand, tu viens nous brouiller l’esprit, en constant que les esprits  en s’échauffant dans une danse africaine, font oublier ce que nous avions été, ce que nous avions subi, ce que nous sommes aujourd’hui, et ce que nous devons être demain. Que ce festival africain est beau, coûteux, oublieux, mais il ne résout pas mon projet : écrire un livre pour dire combien j’ai souffert de la guerre. Amertume quand je sais que Khalida ne fait rien pour m’aider  à écrire mon livre, alors qu’elle est toute indiquée, désignée, élue  pour faire parler les génies de la culture. Je ne suis ni un génie, ni un médiocre, je veux seulement que tout le monde sache pourquoi, je suis triste et que mille festivals africains, canadien, européen, ne peuvent me distraire. Je suis heureux que je raconte ce qu'ont été mon papa et mon grand frère Chérif. Ils sont, enterrés pourtant, mais plus que jamais présents dans mon esprit. Ils m'accompagnent dans mes moments de déprime. C’est mon folklore à moi, il est dans ma boite crânienne, silencieux mais  non moins vibrant, dansant, chantant.

 

 Abdenour si hadj mohand

 

 

 

 

 

  

 

 

 

 

 

 

 

 

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