Tiwizi
Madjid Boumekla
Les cultures dominantes, dans leur forte majorité, sont enclines à considérer les espaces inconnus, non soumis encore à la curiosité intellectuelle, comme des espaces vides, démunis de toute vivacité culturelle. Un de leurs soucis fondamentaux est de les occuper, de s’y imposer comme seules cultures, d’assimiler toutes les autres velléités qui s’y manifestent pour les faire disparaître à jamais. Elles les relèguent, sans aucun scrupule, au rang de folklore ou de sous-culture quand elles osent opposer une résistance.
La culture kabyle, rameau de la culture berbère et de celle de toute la méditerranée, a su et pu traverser des siècles en surmontant moult écueils et embûches. Tiwizi [1], une de ses fortes valeurs, à l’instar du SEL [2], en est une vérité depuis fort longtemps. Elle est un contrat d’aide mutuelle gratuite tacitement accepté par une personne (Bab n twizi -responsable de tiwizi-) et un groupe de personnes (Iwaziwen -prestataires-) qui tous appartiennent à un même quartier de village (adrum), à un même village (taddart) ou à une même confédération de villages (ârch). Elle relève du domaine privé contrairement à ticemlit [3], autre contrat d’entraide plus formalisé et obligatoire, s’appliquant au service publique.
A l’occasion de tiwizi, les prestataires fournissent des dons matériels ou non dont la réciprocité est différée. Rendre dans l’immédiat en dehors d’une tiwizi est inacceptable, voire proscrit. Les liens sociaux perdurent. Ce qui est loin d’être le cas dans l’échange marchand moderne où la transaction rompt instantanément la relation par le biais de la monnaie.
Tiwizi naît des impératifs économiques insurmontables individuellement. De ceux là mêmes qui nécessitent la réalisation rapide car leur réussite en dépend. C’est le cas naguère de la moisson du blé qui devait se faire rapidement car l’égrènement est à la merci du premier vent. De nos jours pour les funérailles, la tombe doit être creusée et construite au plus vite du fait de la décomposition de la dépouille mortelle source d’épidémies ; les fondations ou terrasses de maisons doivent se faire d’un trait comme l’exigent les caractéristiques des matériaux de construction.
Elle met en œuvre des mécanismes d’une économie solidaire que le sentiment d’appartenance communautaire vient fortifier et faire perdurer. Elle participe au maillage du tissu social, en mettant les partenaires dans des positions de confiance, de fidélité, d’obligation et de volonté d’échange. Ainsi, elle contribue donc à l’instauration et le maintien de l’équilibre d’une vie partagée entre le groupe et l’individu.
Elle s’applique selon des règles propres à chaque contrée. Pour les constructions de maisons par exemple, le cas cité plus haut, tiwizi est une obligation, comme ticemlit, qui se fait par un tour de corvée sous la responsabilité du chef de village qui affecte la main d’œuvre nécessaire. Masculine pour les travaux de maçonnerie dont la charge financière incombe à " Bab n tiwizi " et féminine pour le transport d’eau. En revanche, dans d’autres localités le travail est assuré par des volontaires. " Bab n tiwizi " les nourrit à satiété.
Selon ses richesses, il peut les prendre en charge midi et soir durant plusieurs jours.
Moult actions sont encore assurées par cette assistance mutuelle. Elles vont des plus ordinaires nécessitant quelques heures de travail (cueillette de figues et d’olives, transport de matériaux de construction, etc.) aux plus complexes (construction des fondations et terrasses de maisons, labours, fêtes de mariages, etc.).
Toute personne refusant tiwizi, même si celle-ci n’est pas obligatoire, encourt le poids du déshonneur, de proscription, de méfiance auquel s’ajoute celui des paroles injurieuses. En résumé le contrevenant subit une mort sociale.
Par les prérogatives matérielles et/ou de services qu’elle confère aux citoyens, tiwizi déborde le champ économique pour investir celui du social. Elle transcende même les générations en créant une dette morale, ce qui incite à affirmer qu’elle institue une logique de crédit. Elle unie étroitement les créanciers et les débiteurs en mettant tacitement en place une dynamique d’endettement croisé, d’où une multilatéralisation des liens sociaux. Elle œuvre donc à l’intégration des membres de la communauté dans un système de protection sociale et de garantie mutuelle contre les aléas et incertitudes d’un destin inexorable.
Outre le moteur de sociabilité qui lui est conféré et qu’elle remplie amplement bien, elle assume aussi celui du creuset culturel. Dés lors qu’elle soit appliquée, elle met intensément en branle l’intercommunication. "Iwaziwen" débattent des problèmes de société , commentent l’actualité, s’échangent leur savoir, se conseillent, fredonnent et chantent des airs populaires et nouvelles chansons. Ils se permettent, de temps à autres, des digressions en se racontant des histoires humoristiques. Elle est aussi une opportunité pour les "Iwaziwen" kabyles de s’enseigner les valeurs de l’altruisme, fondement philosophique de leur culture sociale. La considérer comme lieu commun est vraiment indécent à leur égard.
Des besoins sont toujours satisfaits par le recours à ce contrat d’entraide sociale ancestral malgré la propension à la généralisation des mécanismes monétaires d’échange. Combien de handicaps sociaux et économiques que tiwizi a permis de surmonter. Sans elle, nombreux garçons et filles resteront à l’écart d’une vie de couple ; nombreuses familles vivront encore dans des demeures de fortune ; et bien d’autres exemples encore. Même qu’elle soit une vieille tradition, elle continue sans relâche à jalonner et conférer du ressort à la communauté berbère. Bien qu’elle ne soit pas formalisé comme le sont bien d’autres contrats, elle s’inscrit sans conteste dans le catalogue des valeurs de la modernité.
Notes
[1] Tiwizi : nom féminin du verbe berbère wiz -aider-
[2] S.E.L. : Système d’Echange Locale. Il se développe depuis quelques temps dans les sociétés modernes occidentales. Son but est de permettre à ses adhérents de s’échanger des prestations matérielles et/ou de services.
[3] Ticemlit : nom féminin dérivé du mot arabe berbérisé cmel -public-