Égalitarisme dans la tradition orale

Publié le par kabyle

Une idéologie égalitariste toujours vivante

 

Le terreau était en effet fort propice, car la fierté d’être kabyle, c’est aussi l’attachement à des formes d’institutions qui se veulent égalitaristes, que ce soient des structures sociales, à plusieurs niveaux, et tant anciennes que modernes, ou des cérémonies et rites collectifs, ou encore des représentations héritées de la tradition culturelle orale, et même jusqu’à un islam populaire.

Il est encore une autre expression des sentiments, sinon démocratiques, du moins très égalitaristes des Kabyles, elle se découvre dans le discours social commun kabyle qui assure la transmission idéologique par le moyen de sa littérature orale : c’est un discours que la société se tient à elle-même, destiné à inculquer à tous l’idéologie commune. Souvent dans les contes apparaît en effet, imposée par la collectivité villageoise, une limitation à l’enrichissement individuel de l’un de ses membres. Ce peut être le cas, par exemple, d’un commerçant qui atteint la richesse. Dans les récits, l’autorité villageoise intervient pour contraindre le malheureux amerkanti à en rester là, en ne tirant nul plus ample profit de la richesse acquise. C’est ainsi que l’enrichi en est réduit à thésauriser stérilement, condamné à accumuler ses biens dans plusieurs pièces ou maisons de façon totalement improductive, ne pouvant guère accroître que son seul prestige [1].

L’égalitarisme villageois kabyle montré à travers la littérature orale révèle en chaque occasion une véritable hantise de l’accaparement d’un pouvoir personnel contre lequel il semble bien que la lutte des communautés villageoises ait été constante. Par ailleurs, les héros les plus célébrés dans les contes villageois sont avant tout de vigilants restaurateurs de son ordre communautaire, fraternel et égalitaire [Lacoste-Dujardin, 1970].

Cet attachement des Kabyles au partage fraternel et à la concertation, ce constant souci d’égalité et, surtout, ces principes démocratiques permettent peutêtre de rendre compte d’une autre particularité kabyle : l’absence relative, sinon la rareté des islamistes en région kabyle, surtout en Grande Kabylie, car l’islam kabyle est aussi démocratique.

 

Une autre spécificité kabyle : un islam peut-être trop patriotique pour être islamiste ?

 

En Kabylie, en effet, les islamistes, qu’il s’agisse du FIS (Front islamique du salut) ou des GIA (Groupes islamistes armés), ou encore aujourd’hui des GSPC (Groupes salafistes pour la prédication et le combat), n’ont guère recruté de partisans. On leur connaît cependant quelques refuges dans certains massifs isolés et peu peuplés (près de la côte et surtout dans les Petites Kabylies). Ils ont aussi une influence dans certains secteurs de plaine dont les habitants furent autrefois à la solde des Turcs, et où il y eut aussi, au début du XXe siècle, comme en d’autres régions de l’Algérie, des foyers d’un mouvement de renouveau islamique (le réformisme, avec ses savants, les « oulémas »). Or, si la faiblesse des islamistes est une spécificité kabyle, c’est que, dans cette région, l’islam a revêtu une forme particulière  : l’islam kabyle est maraboutique, confrérique, populaire et modéré.

Les religieux musulmans, les imrabden, « marabouts », sont ainsi nommés parce qu’ils se disent venus d’un ribat, « forteresse et monastère », aux frontières du monde musulman ; en l’occurrence, pour les marabouts installés en Kabylie, de la Seguiet el-Hamra, dans le sud marocain. Installés en Kabylie à dater du XVIe siècle, ils se prétendent arabes sinon même descendants du Prophète (chorfa, au singulier chérif) 17. En Kabylie, les marabouts constituent une sorte d’aristocratie religieuse. Établis dans tous les groupements tribaux, ils habitent des villages ou des quartiers de villages propres et ne se marient qu’entre eux. Ils enseignent le Coran, sacralisent les cérémonies et les rites, et jouent souvent un rôle médiateur dans les conflits. S’il s’en trouve qui abusent de leur autorité pour faire payer cher leur protection et se sont compromis avec l’autorité coloniale, certains autres jouissent d’une grande réputation de sagesse et de sainteté ; c’est souvent le cas de ceux qui appartiennent à la confrérie de la Rahmaniya.

Cette confrérie (ou ordre religieux) est tout particulièrement influente et dominante en Kabylie, où ses principes égalitaires et démocratiques ont fait son succès [Rinn, 1891, p. 199]. Car l’islam prôné et pratiqué par la Rahmaniya accepte et intègre le sacré traditionnel kabyle, son culte des saints locaux ; il adopte une expression fréquente en kabyle (chants, prières) et accueille les femmes parmi ses affiliés. Surtout, la Rahmaniya a toujours prôné et pratiqué un islam patriotique qui, dès la conquête coloniale, a su prendre des engagements très nationalistes : après que le fondateur de la confrérie (au XVIIIe siècle), Sidi Abderhamane bou Qobrin, se fut installé aux Aït Smaïl en Kabylie où sont encore sa zaouïa (« monastère et école ») et l’un de ses deux tombeaux 18, l’un de ses successeurs appela à résister à la conquête en 1857 et fut exilé. Peu après, son remplaçant, un ouvrier du fer d’origine laïque 19, le cheikh Aheddad, a été en Kabylie le principal instigateur de la grande insurrection de 1871 contre l’occupation française. Plus récemment encore, nombre de religieux de la confrérie, comme cheikh Tahar de Timliline, ont payé de leur vie leur sympathie pour les partisans de l’indépendance pendant la guerre de libération nationale [Lacoste-Dujardin, 1997, p. 80-81 et 229-230]. Les islamistes reprochent cette forme particulière d’islam aux Kabyles en rejetant le maraboutisme, qui n’existait pas dans l’islam des origines. Ils leur reprochent pareillement d’être trop francophones (conséquence de la scolarisation et de l’émigration), en les accusant d’être « du parti de la France », bien injustement pour eux qui ont toujours donné tant de preuves de leur patriotisme.

Quoi qu’il en soit, l’islam pratiqué par les Kabyles est, en accord avec leur idéologie égalitariste, aux antipodes du fondamentalisme universaliste et fascisant des intégristes musulmans, ce qui explique son absence parmi eux. Les jeunes Kabyles se reconnaissent plus volontiers dans l’islam patriotique et démocratique de leurs pères, même si, aujourd’hui, leur ardeur religieuse est parfois attiédie et si leurs soucis sont devenus essentiellement politiques.

17. Qui, pourtant, n’a pas eu de descendants mâles, et une seule fille, Fatima, qui, avec son époux Ali, est à l’origine du chi’isme (comme en Iran). 18. Bou Qobrin veut dire « aux deux tombeaux », l’autre étant à Alger. 19. Les ouvriers du fer, forgerons et armuriers, jouissent en Kabylie d’un statut particulier, ils sont admirés et redoutés pour leur aptitude à maîtriser les éléments : eau, air, feu.

Notes

[1] C’est ce que rapporte CARETTE [1848, t. II, p. 328] d’un laboureur et commerçant des Aït Ourlis du versant sud du Djurdjura, qui aurait ainsi stocké 55 000 l d’huile, cinq maisons emplies de figues sèches, trois d’olives et une grosse somme d’argent, en dépit des aumônes qu’il distribuait

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Publié dans Taqbaylit

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