Lettre à ma sœur Kabyle
Je crains de desservir la cause que je veux plaider devant toi. En effet toi qui es depuis des millénaires la gardienne fidèle de nos traditions, te voila aujourd’hui la proie de nos ennemis. Une partie veut te tchadoriser et une autre t’occidentaliser à outrance. Moi, ma sœur je voudrais juste que tu restes et demeures kabyles ! Je suis tenté par «démagogie » de te parler de tes glorieuses ancêtres, disserter sur leurs prouesses ou leurs exploits. Je pourrais à cet effet convoquer Sophonisbe la reine numide, Dihya, Chimsi, les princesses de Koukou ou encor Fadhma n Soumeur. Je ne le ferais point. Car je suis convaincu qu’au fond de toi et de toutes les femmes kabyles, sommeille une partie de l’âme de tes illustres aînées. Ce sont tes mérites que je voudrais louer !
Je t‘interpelle aujourd’hui moi le Kabyle machiste et misogyne. Car d’une part je me rends compte que je suis aveuglé depuis des siècles par une culture importée et qui m’a été imposée. Toi qui fus jadis mon égale. Je t’ai fais reléguée parfois au rang de serf. Je te demande humblement de pardonner mes errements et j’implore ta mansuétude légendaire. D’autre part ma sœur nous les Kabyles, nous sommes à l’aube d’une nouvelle ère. Celle qui augurerait notre émancipation ou celle qui annoncerait notre disparition en tant que peuple, en tant que nation. Je suis intimement convaincu que sans toi notre action est vouée à l’échec.
Ma sœur détrompe-toi ! Nous aimons ce pays d’un amour filial. N’est-ce pas notre sang et nos larmes qui ont irrigué chaque centimètre de cette terre pour que fleurissent les bourgeons de la liberté ? Nul autre ne l’aurait fait à notre place. Alors que la seule arme que possédaient nos grands parents fut assez souvent leur désir ardent d’indépendance à opposer aux soldats français suréquipés ; dans le dos des Kabyles, des plans s’échafaudaient pour nous confisquer notre victoire sur le colonialisme et nous préparaient de funestes desseins. C’est ainsi qu’au lendemain de l’indépendance pour nos sacrifices suprêmes nous reçûmes pour gratification la négation de notre culture et de notre langue. A partir de l’indépendance, nous sommes devenus des citoyens entièrement à part dans un pays que nous avons libéré. Nous prenons notre mal en patience en entreprenant le long chemin des luttes émancipatrices. A l’arrogance des gouvernants s’ajoute l’indifférence du peuple Algérien qui ne s’est jamais solidarisé avec nous. Ce qui me ramène ma sœur à la décisive année 2001. Souviens-toi ! Le pouvoir d’Alger envoya ses forces spéciales déguisées en gendarmes massacrer en l’espace de quelques jours plus d’une centaine de nos sœurs et de nos frères et mutiler et blesser à vie des milliers de Kabyles. Le peuple algérien qui d’habitude assez prompt à se solidariser des palestiniens ou des irakiens, ne montra aucune compassion à notre égard. Bien au contraire il fut au devant des forces de répression venus nous interdire l’accès à la citadelle d’Alger un certain 14 juin 2001.
C’est quoi cette communauté qui laisse une partie d’elle-même croupir dans les prisons ou tomber sous les balles explosives sans régir ? Je te le demande ma sœur ! C’est quoi ce pays où pour aller en justice ou s’adresser à l’autorité, il faut parler une langue qui n’est pas la nôtre ? C’est quoi ce pays ma sœur ? Je te le demande.
J’ai longtemps médité tout cela et bien d’autres choses encore. La solution n’est autre que dans l’union de tous les Kabyles loin des clivages politiques et religieux. Car l’émancipation et la dignité du peuple Kabyle sont au-dessus de tous cela.
C’est pour cette raison que je te tends ma main, j’ai besoin de ton aide. Sans toi, ni moi ni toi n'aurons notre liberté
Kabylie le 23/11/2009
M. Boukella