Les Zaouïas en Kabylie
Les Zaouïas en Kabylie
Thaumaturgie et charlatanisme au service du Pouvoir
Quelques temps après son accession au pouvoir, Bouteflika a inventé aux zaouïas des vertus qu'elles n'ont jamais possédées pour leur faire jouer un rôle politique au bénéfice de son clan. Ce rôle est de supplanter les associations de la société civile pour ratisser large lors d'élections. En incarnant le tuteur inespéré de ces appendices parasites qui ont toujours végété sur le dos de
citoyens fragiles et crédules, il saborde du même coup le tissu associatif d'essence républicaine.
D'ailleurs, le pouvoir a favorisé la création rapide d'une fédération des zaouïas au niveau national. Cette fédération dite « Association nationale des Zaouïas d'Algérie (ANZA) » a appelé à l'occasion de la tenue de son 2e congrès, à la création d'une « haute institution » pour la fatwa qui serait placée, préconise-t-elle, sous la tutelle de la présidence de la République de même qu'elle sou-tient « indéfectiblement » la politique de réconciliation nationale prônée par le président.
Les panégyriques de « son excellence » le Président de la République et les encensements de sa politique de réconciliation sont devenus un concours national d'éloquence. En marge du 2e congrès de l'ANZA, un membre de la zaouïa Aïssaouia a estimé que « jamais le pays n'a autant de richesses, et ce, grâce à un homme, notre frère Abdelaziz. Nous devons non seulement le soute-nir, mais lui prêter aide et assistance, car il édifie un grand pays comme l'Algérie. Cette conjonc-ture doit être profitable à tous les Algériens qui devront se réconcilier, s'aimer et travailler pour l'intérêt de tous. En Arabie Saoudite, nous avons même été conjurés de l'aider et de le soutenir dans son œuvre ».
Une telle déclaration qui révèle clairement une ingérence étrangère est ouvertement revendiquée et assumée par les zaouïas censées être apolitiques et strictement neutres dans les compétitions électorales. Or non seulement elles sont devenues des avatars des « organisations de masse » au profit d'un clan du pouvoir, mais des auxiliaires bien précieux dans la lutte contre les associations civiles républicaines qui revendiquent la démocratie. Pour les zaouïas, de l'argent à profusion et une liberté totale d'action, pour les associations civiles républicaines, les intimidations, les procès et l'exclusion de toute subvention ; telle est la politique active d'embrigadement des populations menée par le pouvoir.
Spécifiquement pour la Kabylie, un programme spécial d'acculturation est mis en branle. Ce pro-gramme se décline en deux volets : acheter les confréries pour en faire des relais politiques du pouvoir et discréditer la région en l'accusant d'être une base de prosélytisme religieux. La tenue du 2e congrès des zaouïas a été une occasion de défoulement de ces tribuns téléguidés. Le secrétaire général du conseil national de l'association Iqra a largement divagué sur la prétendue offensive d'évangélisation de la Kabylie et la campagne de dénigrement qui a ciblé cette région. Ce personnage qui se flatte d'avoir traduit le Coran en kabyle estime que « l'évangélisation est un phénomène qui vise à faire chanter la Kabylie en profitant de la situation socioéconomique de la région, et ce, en proposant des visas aux jeunes démunis et en promettant un paradis outre-méditerranéen ».
Cet éminent analyste politique n'explique pas en quoi et pourquoi la situation socioéconomique de la Kabylie prêterait à une OPA de la part de prétendus croisés occidentaux. Par contre, sa
traduction est envoyée en Arabie Saoudite (encore et toujours) pour avoir l'imprimatur et les fonds. Mieux encore, il escompte éditer une profusion de CD pour compléter la version rédigée et démultiplier son chiffre d'affaires.
Il était attendu de cette personne qu'on dit ex-instituteur, ex-inspecteur de l'éducation, ex-maître-assistant d'université, de gratifier la jeunesse kabyle d'un traité de botanique, d'un recueil de toponymes, d'un précis de grammaire, bref, d'un travail utile à la jeunesse de son pays. Au lieu de cela, il fait une offre de service au wahhabisme dont l'Algérie ne cesse de payer les conséquen-ces désastreuses des ingérences récurrentes. Il fait semblant d'oublier que les Arabes en général ne reconnaissent ni n'aiment le Kabyle. Rappelons-lui que tout récemment, l'ambassade de Pales-tine à Alger a exigé et obtenu officiellement de l'Éducation « nationale “la dispense de l'enseignement du kabyle pour une jeune collégienne palestinienne pourtant totalement intégrée et parlant couramment le kabyle. Cet ex-instituteur doit savoir que son offre de service est vaine, car quelle que soit l'importance de son présent, il ne fera de lui au mieux qu'un vassal zélé vite oublié. Les Arabes et les musulmans de façon générale n'ont aucune empathie ou altérité pour tout ce qui est en dehors de leur propre sphère ontologique. Ils sont imbus d'une suffisance arrogante d'être les meilleurs des humains au point où les non-musulmans sont tous des kouffars et les non-Arabes des adjami sans race ni patrie.
L'ex-inspecteur d'éducation croit que son offre de service à l'Arabie saoudite fera de lui un apôtre respecté et bien-aimé. Avant de jubiler, il doit réfléchir au sort réservé à Tarik Ben Ziyad, le conquérant de l'Espagne au nom de l'islam qui a été spolié de ses victoires par Moussa Bnou Nos-saïr, déchu de tous ses attributs par le calife Al Walid Bnou Abdelamlik pour finalement être jeté aux oubliettes à Damas où il mourut après une longue et atroce agonie. Malgré tout ce qu'il a ré-alisé au profit des Arabes, il n'a jamais été considéré autrement qu'un 'berbère affranchi', c'est-à-dire un mercenaire serviable et corvéable à merci.
Le rôle des confréries dans la résistance au colonialisme est un thème récurrent qui mobilise en permanence les états-majors des zaouïas. On le comprend fort bien, car le sujet est matière à de nombreuses controverses.
À l'occasion, on exhume des 'cheikhs 'inconnus et on leur tricote des légendes comme ce fut le cas en juillet passé à Tizi Rached, mais l'histoire témoigne que l'apport des confréries à la résistance contre les envahisseurs est nul. Quant au rôle joué dans le Mouvement national puis la Guerre de libération, la plupart d'entre elles ont prôné l'assimilation à la France contre le 'respect des pratiques islamiques'. Rien que dans la wilaya de Tizi-Ouzou, les zaouïas sont au nombre de 18 selon la Coordination des zaouïas coraniques, implantées comme suit par Daira :
— Azeffoun : Tifrit n At Lhadj ; Iferhounène ; Sidi Moussa ; Sidi Ali Taghalat.
—Bouzeguène : Sidi Amer Ouelhadj ; Sidi Ahmed Ben Idriss ; Tifrit Sidi Ahmed Oumalek.
— Boghni : Sidi Ali Ouyahia ; Mohamed Ben Abderrahmane.
— Béni Douala : Akal Aberkane.
— Tizi Ouzou : Sidi Balloua.
— Tigzirt : Sidi Boubekeur
— Azazga : Cheurfa Sidi Bahloul.
— Aïn El Hammam : Sidi Ali Outaleb.
— Maâtka : Sidi Ali Oumoussa.
— Mekla : Sidi Sahnoun ; Tala Mokrane ; Cheikh Amokrane At Zellal.
— Ouaguenoun : Sidi Mansour.
Ces 18 entités implantées en Kabylie occidentale ont existé dans la plus grande discrétion jus-qu'aux années 2000. Elles agissaient en vase clos comme des pompes aspirantes d'argent au pro-fit de leurs dirigeants. Selon un témoin digne de foi qui en connaît bien le fonctionnement, les zaouïas brassent des milliards lors de quêtes et d'offrandes organisées surtout à l'occasion de taâcurt. 'En l'espace d'une matinée, j'ai vu s'accumuler 3 sacs à semoule remplis à ras bord de billets de 1000 DA'. Quand on lui demande où va tout cet argent, il affirme qu'il est réparti le soir même entre les membres dirigeants de la zaouïa et en leur présence physique. Les responsables n'affectent aucune ressource à la communauté. “ Elles ne daignent même pas rafistoler la route d'accès tourmentée qui mène au siège de leur association', ajoute-t-il.
Louis Rinn qui a publié en 1884 une étude prospective sur l'islam en Algérie pour les besoins du renforcement de la colonisation raconte : 'Ces sociétés affectent, cependant, de se donner comme des associations pieuses ; leurs adeptes portent le nom de Khouans ; leurs chefs celui de Moqaddems. Leur but est, en réalité, l'exploitation de la bêtise humaine et de la superstition la plus niaise ; leurs pratiques, toujours extérieures, sont, le plus souvent, bruyantes ou théâtrales ; et elles se targuent de donner à leurs adeptes des pouvoirs surnaturels ou des talismans auxquels rien ne résiste.
Louis Rinn, Marabouts et Khouans, étude sur l'islam en Algérie, Alger, Adophe Jourdan éditeur, 1884. Au cours de l'histoire, les zaouïas ont la plupart du temps prôné allégeance - à tout le moins une prudente neutralité — aux différents conquérants. Les Turcs puis les Français les ont utilisés pour annihiler les velléités de révoltes de la paysannerie. D'ailleurs, ce travail d'intercession au profit des Turcs s'est manifesté ouvertement en 1818 lorsque les confédérations kabyles des Igejtulen et d'At Sedqa ont attaqué et assiégé la garnison turque de Buγni. L'entremise d'une zaouïa locale a sauvé le bordj condamné à la destruction. Actuellement, c'est le pouvoir qui en fait des sergents racoleurs à son service.
Les zaouïas sont des associations de compagnonnage qui ne se fondent pas sur des corporations de métiers. Elles s'enrichissent au détriment des paysans analphabètes et fragiles. Leur activité principale tient du charlatanisme et de la thaumaturgie qu'elles dispensent contre des biens maté-riels de toutes sortes, mais et surtout des terres. C'est ainsi que certaines confréries possèdent des domaines invraisemblables en pays kabyle tandis que l'écrasante majorité des paysans dé-pouillés se retrouvent sans une once de terre. Il y a des contrées où les habitants ne disposent même pas de lieu de sépulture pour leurs morts.
Dans le sillage de cette exhumation des zaouïas par le pouvoir, une pléthore de nécromanciens, derviches, thaumaturges et prophètes voit le jour un peu partout. Ils ont pignon sur rue et comp-tent parmi leur clientèle des responsables d'exécutifs de wilaya, des directeurs de sociétés publi-ques, des préfets, des ministres. Tous agissent par mimétisme obséquieux du président qui ne rate aucune occasion pour rendre visite aux chefs de zaouïas lors de ses déplacements.
Après la ruineuse opération 'Alger, capitale de la culture arabe' qui n'a rien rapporté à l'Algérie, Madame la Ministre de la Culture projette d'organiser une autre manifestation, plus large, plus internationale et naturellement plus coûteuse : faire de Tlemcen, la capitale mondiale de l'islam. L'action culturelle du ministère de la Culture se borne à la glorification de l'arabo-islamisme. Au train où va la boulimie budgétivore de l'État, on aura bientôt droit à foin de symposiums 'scientifi-ques' sur les zaouïas, sur la calligraphie arabe, sur les bienfaits de la colonisation arabe et sur l'âge du capitaine.
Pour tamaziγt, la politique du gouvernement se suffit du ronron folklorique du HCA, devenu au fil du temps une officine de recyclage d'arabisants déclassés. Sa création au forceps et l'espoir qu'elle a suscité ont laissé rapidement place au désenchantement. Son lien hiérarchique qui le fait dépendre directement de la présidence de la République s'est avéré être un véritable boulet d'airain. Rien d'étonnant quand on sait l'animosité du Président envers la langue et la culture amazighes. Les rares vrais militants et scientifiques qui y siègent sont impuissants à imprimer la plus anodine impulsion à la recherche ou à l'enseignement de tamazight qui régresse d'année en année.
D'un autre côté, le pouvoir effectue une débauche des dépenses militaires et policières en temps de paix. À tour de bras, on recrute des espions, des délateurs et des agents provocateurs dans chaque village, ville, quartier, lycée, université ; qui dénonce n'importe qui à propos de n'importe quoi.
L'Éducation nationale est séquestrée par un personnel incompétent sous la férule d'un ministre omniprésent et omnipotent qui y sévit depuis 1997 après avoir cassé les ressorts de l'Université. Les 381 députés ont vu leurs salaires augmentés de 300 % par la grâce d'un décret présidentiel immédiatement approuvé par l'Assemblée populaire nationale.
Les services de sécurité sont transformés en police des mœurs pour faire la chasse aux couples mixtes, aux ports vestimentaires qu'ils jugent non conformes à la morale, aux Algériens ayant opté pour une autre religion que l'islam et aux laïcs qui n'observent pas le jeûne.
Tout est réuni pour faire plonger le pays au fond du trou. Si Bouteflika est réélu pour un autre mandat ; ce qui ne fait pas de doute à moins d'un événement imprévisible, nous y serons dans quelques mois.
La débâcle politique, économique et morale de l'état se confirme chaque jour. Et la politique d'abrutissement de la société continue avec une tranquille obstination.
À l'occasion de catastrophes qui endeuillent régulièrement nos villes et qui sont dues avant tout à la corruption, la prévarication et l'impunité de responsables parfaitement identifiés, le président de la République ou ses substituts invoquent la fatalité divine pour tenter de se disculper eux-mêmes et leurs succédanés. C'est ainsi que lors des inondations de Bab-El-Oued en novembre 2001, Bouteflika réprimande les sinistrés en proclamant sentencieusement : 'vous voulez vous mettre en colère contre Dieu, c'est lui qui a voulu cela'. Et en octobre 2008 à Ghardaïa, lors de sinistres similaires, le premier ministre Ahmed Ouyahia en visite sur le site, oubliant sa charge et disculpant totalement les responsabilités des autorités locales, se transmute lui aussi en rédemp-teur du Seigneur en claironnant solennellement que « Dieu a voulu tester la foi des citoyens de Ghardaïa et leur capacité d'endurance face à l'adversité'. Tel a été le discours de celui qu'on s'est échiné à présenter comme un énarque modèle qui a pour habitude d'assommer ses semblables avec des chiffres et qui se réduit à des incantations religieuses à la consommation d'une popula-tion probablement la plus pieuse du pays.
Par la grâce des plus hautes autorités du pays, la dérive obscurantiste prend plus d'allant et s'exprime au grand jour. Ainsi, dans le journal 'El Watan' du mercredi 8 octobre 2008 on y trouve 2 informations qui résument cette propension assumée du pouvoir :
1— (p. 13) : dans la commune de Sémaoun en Kabylie, les écoles sont privées de tamaziγt, faute d'argent et malgré l'existence d'enseignants de cette matière et qui sont au chômage.
2— (p. 28) : dans la commune d'El Oued, la confrérie Tidjania organise du 4 au 6 novembre pro-chain le 2e colloque international sur le thème “le discours soufi tidjani à l'ère de la mondialisa-tion” avec la participation de 14 états d'Afrique, d'Asie et d'Europe. Cette zaouïa inaugure à l'occasion son nouveau siège fraîchement rénové situé à Guemmar. L'autre objectif serait “ l'apport des savants de la confrérie Tidjania dans la pensée islamique et le rôle des hommes de la confrérie Tidjania dans la résistance contre l'occupation'.
Adapter le discours soufi tidjani à l'ère de la mondialisation est une véritable gageure de la part de chefs religieux dont le plus prude se complimente de posséder au moins 4 femmes dans son ha-rem. Peut-être serait-ce l'occasion de rendre raison à ce sieur Mohammadu Bella Masaba du Nige-ria, époux de 86 femmes qui déclarait qu'“il n'existait aucune loi punitive dans le Coran pour punir quiconque posséderait plus de 4 femmes'.
À propos du rôle des confréries dans la résistance contre l'occupation, je vous invite à lire ce qu'écrivaient en 1897 Octave Depont et Xavier Coppolani dans leur livre très documenté 'Les Confréries religieuses musulmanes' :
'Dans les territoires de la division de Constantine, la politique gouvernementale de pénétration saharienne a compté, depuis 6 ans, ses meilleurs appuis parmi les Tidjanïa. C'est encore à l'un des moqqadim de la même confrérie que nous devons d'avoir pu renouer des relations avec les Toua-regs Azdjers, relations suivies de l'arrivée à Alger, en 1892, d'un miad targui » (...) 'Les Turcs, en même temps qu'ils combattaient les agissements de certaines confréries rebelles, n'obtenaient la tranquillité des tribus qu'en appuyant leur politique sur la caste maraboutique et, aujourd'hui, certains descendants de chorfa déchus, certains membres des confréries des Qadrïa, A'ïssaoua, Taïbïa, Rahmanïa, héritiers de la baraka de leurs aïeux, peuvent encore nous présenter des actes authentiques constatant les marques de haute bienveillance, les remises d'impôts ou l'octroi de privilèges dont leurs ancêtres ont été l'objet de la part du gouvernement de l'Odjak.
Nous aussi, dès notre arrivée en Algérie, nous avons, sur certains points, utilisé la force marabou-tique ; en 1831, nous relevons le nom d'El- Hadj-Mahied-dine-Seghir ben Sidi-A'li ben Mobarek, chef de l'antique et illustre famille des marabouts de Coléa, nommé agha en récompense des ser-vices qu'il nous avait rendus.
Nous nous servons de ces mêmes marabouts comme intermédiaires et dans plusieurs circonstan-ces ils se présentent en hommes de paix. Le maréchal Bugeaud dut, en partie ; les heureux résul-tats de sa politique, à l'appui dévoué de certains marabouts et à l'intervention pacifique de corpo-rations puissantes.
Et, sans remonter à l'époque où l'émir A'bdelqader se voyait repousser du Sahara grâce à l'influence des Tidjanïa, on peut rappeler que sans le concours, d'un moqaddem de Temacin, nous n'aurions pas occupé, comme nous l'avons fait, c'est-à-dire pacifiquement, Biskra sans le concours des Tidjanïa, le général Marey-Monge n'aurait pas obtenu sans résistance, la soumission des Larbâa et des Oulad-Naïl du département d'Alger, et, peut-être, les fractions constituées de la région insurgée de la province d'Oran ne se seraient pas tenues dans la réserve, alors que, cette même année, les autres fractions de la confédération des Braz, non affiliées aux Tidjanïa ; suivaient le mouvement insurrectionnel.
Faut-il rappeler, aussi, la neutralité bienveillante du cheikh quadri de la zaouïa de Mena'a, dans l'Aurès, au moment où l'insurrection de 1879 agitait ces contrées et, en 1871, l'intervention, du moquaddem rahmani A'abdessemed, qui, par intérêt ou guidé par un sentiment d'humanité, n'hésita pas à couvrir de sa protection les quelques Français qui s'étaient réfugiés dans sa zaouïa.
Nous pourrions multiplier nos citations en fouillant dans le passé, mais ce sont autant de faits connus et le présent nous offre, du reste, de précieux éléments qui feront ressortir qu'il est par-fois possible de concilier le fanatisme le plus outré avec les intérêts de chacun. Dès son arrivée au gouvernement général, en 1891, M. Jules Cambon fut frappé de la puissance des confréries religieuses et, décidé à entreprendre notre oeuvre de pénétration saharienne, il songea à gagner d'étroites sympathies afin d'établir des relations durables avec certains ordres religieux.
Depuis six ans, ses efforts n'ont pas été vains. Par une politique habile et des actes de haute bien-veillance, il a réussi à ménager au gouvernement l'appui des Cheikhïa, Taïbïa, et d'une branche des Qadrïa, sans compter les Tidjanïa qu'il a fortifiés dans leur dévouement à la France.
Nous donnons, ci-après, un exposé détaillé des démarches entreprises, des négociations enta-mées et des résultats acquis. Le lecteur y verra, en même temps que les dispositions pacifiques auxquelles on peut amener les confréries religieuses, les efforts tentés pour étendre notre domi-nation dans notre hinterland africain'. Les confréries religieuses musulmanes, par Octave Depont & Xavier Coppolani, Alger, Adolphe Jourdan Éditeur, 1897, pp. 264-265
Suit alors une série d'informations détaillées sur des faits et des personnages des zaouïas Cheik-hïa, Taibïa, Tidjanïa, Qadrïa qui ont favorisé la 'pacification' de toute l'Algérie par la colonisation.
Ceci pour l'histoire
Quant au présent, le pouvoir continue de stigmatiser la Kabylie et de la désigner comme le mal éternel de l'Algérie. En voici une nouvelle preuve. Le lundi 13 octobre 2008, le ministre des Affaires religieuses est interviewé par le journal Liberté. Voici la question du journaliste et la réponse du ministre : Question : 'Cette campagne d'évangélisation, vous la considérez comme un danger réel ou une démarche circonscrite ? »
Réponse : 'Actuellement, elle ne constitue peut-être pas un danger. Si l'on se réfère toutefois à ce que rapporte le journal Chourouk, il y a de quoi s'inquiéter. Il est dit dans un article qu'un prêtre français d'origine juive, lors d'une messe, présente environ une cinquantaine de personnes comme étant des fidèles qu'il a sortis de l'obscurantisme de l'islam pour la lumière du christianisme. Puis, il s'est adressé à l'assistance en parlant de société kabyle qui doit faire barrage aux politiques de l'État algérien dans la région. Précisant que l'État applique une politique non nationale en Kabylie. C'est en effet inacceptable qu'une personne venue de l'étranger veuille créer la zizanie entre les citoyens du même pays et prôner le régionalisme'.
Comme une litanie chez les tenants du pouvoir, invariablement, régulièrement, méthodiquement, la Kabylie c'est le régionalisme, la Kabylie c'est l'évangélisation, la Kabylie c'est l'apostasie, la Kabylie, c'est l'intelligence avec l'étranger, la Kabylie c'est le parti de la France, la Kabylie c'est Israël, la Kabylie c'est le mal absolu.
En tout état de cause, ce prêtre français d'origine juive (notez que le pauvre prêtre accumule une double tare selon Chourouk et ceux qu'il inspire) a tout à fait raison en disant que l'État applique une politique non nationale en Kabylie. En fait, il est en deçà de la vérité puisque l'État applique non pas une politique non nationale, mais bien une politique antikabyle. C'est tous les jours que les Kabyles vivent cette réalité.
Dans cet entretien, on observe aussi que la source d'information autorisée de M. le ministre est le journal Chourouk. Celui-là même qui s'est spécialisé dans la croisade antikabyle en s'en prenant pêle-mêle aux protestants (qui n'existeraient que dans cette région selon lui), à Ferhat Mehenni, aux autonomistes, aux démocrates et a tout ce qui est singulièrement kabyle.
En résumant l'équation, ça donne ceci : Chourouk, un journal nationaliste et patriote bien connu rapporte qu'un prêtre français d'origine juive incite les Kabyles à faire barrage aux politiques de l'État algérien en Kabylie ; donc, il y a danger mortel pour le pays tout entier et nous avons raison de nous prémunir de ce fléau en imposant une camisole à cette région. CQFD.
Ça ne vous rappelle rien cette politique de stigmatisation d'une population par l'État lui-même ?
Un petit rappel d'histoire semble nécessaire. En décembre 1920, le NSDAP (le parti nazi) avait fait l'acquisition du Völkischer Beobacher, un bihebdomadaire spécialisé dans des racontars antisémi-tes qu'il transforma en 1923 en quotidien. Dès lors, Hitler disposait d'un journal qui prêche sa doctrine. Le monde entier connaît la suite.
Dans son édition du lundi 22 septembre 2008 ce même Chourouk publie un gerbillon d'un énième provocateur qui réclame que tamazight soit proscrite en Algérie et même en Afrique du Nord. Pour gagner l'adhésion de ses frères arabo-musulmans qui n'attendent que ça, il décrète que cette lan-gue est illégitime aux yeux de l'islam et que c'est un péché de lui avoir donné le statut de langue nationale. Le Chef du gouvernement qui menace de nouveau les journaux qui médiatisent les attentats terroristes ne voit pas et n'entend pas ces terroristes antikabyles qui essaiment leur venin à travers des journaux arabophones en toute impunité.
Il est bien évident que mon propos concerne les zaouïas qui s'érigent en tant que sectes au service du pouvoir et qui participent à la dépersonnalisation du peuple kabyle. Il existe dans la région des zaouïas laïques qui sont de véritables lieux de communion de la société kabyle. Quant aux Kabyles de descendance maraboutique, tous ceux que je connais comme tels sont des frères de combat avec qui je partage aussi bien des certitudes existentielles que des convictions politiques.
KABYLIE, le 3 octobre 2008
MOHAND LOUKAD
Thaumaturgie et charlatanisme au service du Pouvoir
Quelques temps après son accession au pouvoir, Bouteflika a inventé aux zaouïas des vertus qu'elles n'ont jamais possédées pour leur faire jouer un rôle politique au bénéfice de son clan. Ce rôle est de supplanter les associations de la société civile pour ratisser large lors d'élections. En incarnant le tuteur inespéré de ces appendices parasites qui ont toujours végété sur le dos de
citoyens fragiles et crédules, il saborde du même coup le tissu associatif d'essence républicaine.
D'ailleurs, le pouvoir a favorisé la création rapide d'une fédération des zaouïas au niveau national. Cette fédération dite « Association nationale des Zaouïas d'Algérie (ANZA) » a appelé à l'occasion de la tenue de son 2e congrès, à la création d'une « haute institution » pour la fatwa qui serait placée, préconise-t-elle, sous la tutelle de la présidence de la République de même qu'elle sou-tient « indéfectiblement » la politique de réconciliation nationale prônée par le président.
Les panégyriques de « son excellence » le Président de la République et les encensements de sa politique de réconciliation sont devenus un concours national d'éloquence. En marge du 2e congrès de l'ANZA, un membre de la zaouïa Aïssaouia a estimé que « jamais le pays n'a autant de richesses, et ce, grâce à un homme, notre frère Abdelaziz. Nous devons non seulement le soute-nir, mais lui prêter aide et assistance, car il édifie un grand pays comme l'Algérie. Cette conjonc-ture doit être profitable à tous les Algériens qui devront se réconcilier, s'aimer et travailler pour l'intérêt de tous. En Arabie Saoudite, nous avons même été conjurés de l'aider et de le soutenir dans son œuvre ».
Une telle déclaration qui révèle clairement une ingérence étrangère est ouvertement revendiquée et assumée par les zaouïas censées être apolitiques et strictement neutres dans les compétitions électorales. Or non seulement elles sont devenues des avatars des « organisations de masse » au profit d'un clan du pouvoir, mais des auxiliaires bien précieux dans la lutte contre les associations civiles républicaines qui revendiquent la démocratie. Pour les zaouïas, de l'argent à profusion et une liberté totale d'action, pour les associations civiles républicaines, les intimidations, les procès et l'exclusion de toute subvention ; telle est la politique active d'embrigadement des populations menée par le pouvoir.
Spécifiquement pour la Kabylie, un programme spécial d'acculturation est mis en branle. Ce pro-gramme se décline en deux volets : acheter les confréries pour en faire des relais politiques du pouvoir et discréditer la région en l'accusant d'être une base de prosélytisme religieux. La tenue du 2e congrès des zaouïas a été une occasion de défoulement de ces tribuns téléguidés. Le secrétaire général du conseil national de l'association Iqra a largement divagué sur la prétendue offensive d'évangélisation de la Kabylie et la campagne de dénigrement qui a ciblé cette région. Ce personnage qui se flatte d'avoir traduit le Coran en kabyle estime que « l'évangélisation est un phénomène qui vise à faire chanter la Kabylie en profitant de la situation socioéconomique de la région, et ce, en proposant des visas aux jeunes démunis et en promettant un paradis outre-méditerranéen ».
Cet éminent analyste politique n'explique pas en quoi et pourquoi la situation socioéconomique de la Kabylie prêterait à une OPA de la part de prétendus croisés occidentaux. Par contre, sa
traduction est envoyée en Arabie Saoudite (encore et toujours) pour avoir l'imprimatur et les fonds. Mieux encore, il escompte éditer une profusion de CD pour compléter la version rédigée et démultiplier son chiffre d'affaires.
Il était attendu de cette personne qu'on dit ex-instituteur, ex-inspecteur de l'éducation, ex-maître-assistant d'université, de gratifier la jeunesse kabyle d'un traité de botanique, d'un recueil de toponymes, d'un précis de grammaire, bref, d'un travail utile à la jeunesse de son pays. Au lieu de cela, il fait une offre de service au wahhabisme dont l'Algérie ne cesse de payer les conséquen-ces désastreuses des ingérences récurrentes. Il fait semblant d'oublier que les Arabes en général ne reconnaissent ni n'aiment le Kabyle. Rappelons-lui que tout récemment, l'ambassade de Pales-tine à Alger a exigé et obtenu officiellement de l'Éducation « nationale “la dispense de l'enseignement du kabyle pour une jeune collégienne palestinienne pourtant totalement intégrée et parlant couramment le kabyle. Cet ex-instituteur doit savoir que son offre de service est vaine, car quelle que soit l'importance de son présent, il ne fera de lui au mieux qu'un vassal zélé vite oublié. Les Arabes et les musulmans de façon générale n'ont aucune empathie ou altérité pour tout ce qui est en dehors de leur propre sphère ontologique. Ils sont imbus d'une suffisance arrogante d'être les meilleurs des humains au point où les non-musulmans sont tous des kouffars et les non-Arabes des adjami sans race ni patrie.
L'ex-inspecteur d'éducation croit que son offre de service à l'Arabie saoudite fera de lui un apôtre respecté et bien-aimé. Avant de jubiler, il doit réfléchir au sort réservé à Tarik Ben Ziyad, le conquérant de l'Espagne au nom de l'islam qui a été spolié de ses victoires par Moussa Bnou Nos-saïr, déchu de tous ses attributs par le calife Al Walid Bnou Abdelamlik pour finalement être jeté aux oubliettes à Damas où il mourut après une longue et atroce agonie. Malgré tout ce qu'il a ré-alisé au profit des Arabes, il n'a jamais été considéré autrement qu'un 'berbère affranchi', c'est-à-dire un mercenaire serviable et corvéable à merci.
Le rôle des confréries dans la résistance au colonialisme est un thème récurrent qui mobilise en permanence les états-majors des zaouïas. On le comprend fort bien, car le sujet est matière à de nombreuses controverses.
À l'occasion, on exhume des 'cheikhs 'inconnus et on leur tricote des légendes comme ce fut le cas en juillet passé à Tizi Rached, mais l'histoire témoigne que l'apport des confréries à la résistance contre les envahisseurs est nul. Quant au rôle joué dans le Mouvement national puis la Guerre de libération, la plupart d'entre elles ont prôné l'assimilation à la France contre le 'respect des pratiques islamiques'. Rien que dans la wilaya de Tizi-Ouzou, les zaouïas sont au nombre de 18 selon la Coordination des zaouïas coraniques, implantées comme suit par Daira :
— Azeffoun : Tifrit n At Lhadj ; Iferhounène ; Sidi Moussa ; Sidi Ali Taghalat.
—Bouzeguène : Sidi Amer Ouelhadj ; Sidi Ahmed Ben Idriss ; Tifrit Sidi Ahmed Oumalek.
— Boghni : Sidi Ali Ouyahia ; Mohamed Ben Abderrahmane.
— Béni Douala : Akal Aberkane.
— Tizi Ouzou : Sidi Balloua.
— Tigzirt : Sidi Boubekeur
— Azazga : Cheurfa Sidi Bahloul.
— Aïn El Hammam : Sidi Ali Outaleb.
— Maâtka : Sidi Ali Oumoussa.
— Mekla : Sidi Sahnoun ; Tala Mokrane ; Cheikh Amokrane At Zellal.
— Ouaguenoun : Sidi Mansour.
Ces 18 entités implantées en Kabylie occidentale ont existé dans la plus grande discrétion jus-qu'aux années 2000. Elles agissaient en vase clos comme des pompes aspirantes d'argent au pro-fit de leurs dirigeants. Selon un témoin digne de foi qui en connaît bien le fonctionnement, les zaouïas brassent des milliards lors de quêtes et d'offrandes organisées surtout à l'occasion de taâcurt. 'En l'espace d'une matinée, j'ai vu s'accumuler 3 sacs à semoule remplis à ras bord de billets de 1000 DA'. Quand on lui demande où va tout cet argent, il affirme qu'il est réparti le soir même entre les membres dirigeants de la zaouïa et en leur présence physique. Les responsables n'affectent aucune ressource à la communauté. “ Elles ne daignent même pas rafistoler la route d'accès tourmentée qui mène au siège de leur association', ajoute-t-il.
Louis Rinn qui a publié en 1884 une étude prospective sur l'islam en Algérie pour les besoins du renforcement de la colonisation raconte : 'Ces sociétés affectent, cependant, de se donner comme des associations pieuses ; leurs adeptes portent le nom de Khouans ; leurs chefs celui de Moqaddems. Leur but est, en réalité, l'exploitation de la bêtise humaine et de la superstition la plus niaise ; leurs pratiques, toujours extérieures, sont, le plus souvent, bruyantes ou théâtrales ; et elles se targuent de donner à leurs adeptes des pouvoirs surnaturels ou des talismans auxquels rien ne résiste.
Louis Rinn, Marabouts et Khouans, étude sur l'islam en Algérie, Alger, Adophe Jourdan éditeur, 1884. Au cours de l'histoire, les zaouïas ont la plupart du temps prôné allégeance - à tout le moins une prudente neutralité — aux différents conquérants. Les Turcs puis les Français les ont utilisés pour annihiler les velléités de révoltes de la paysannerie. D'ailleurs, ce travail d'intercession au profit des Turcs s'est manifesté ouvertement en 1818 lorsque les confédérations kabyles des Igejtulen et d'At Sedqa ont attaqué et assiégé la garnison turque de Buγni. L'entremise d'une zaouïa locale a sauvé le bordj condamné à la destruction. Actuellement, c'est le pouvoir qui en fait des sergents racoleurs à son service.
Les zaouïas sont des associations de compagnonnage qui ne se fondent pas sur des corporations de métiers. Elles s'enrichissent au détriment des paysans analphabètes et fragiles. Leur activité principale tient du charlatanisme et de la thaumaturgie qu'elles dispensent contre des biens maté-riels de toutes sortes, mais et surtout des terres. C'est ainsi que certaines confréries possèdent des domaines invraisemblables en pays kabyle tandis que l'écrasante majorité des paysans dé-pouillés se retrouvent sans une once de terre. Il y a des contrées où les habitants ne disposent même pas de lieu de sépulture pour leurs morts.
Dans le sillage de cette exhumation des zaouïas par le pouvoir, une pléthore de nécromanciens, derviches, thaumaturges et prophètes voit le jour un peu partout. Ils ont pignon sur rue et comp-tent parmi leur clientèle des responsables d'exécutifs de wilaya, des directeurs de sociétés publi-ques, des préfets, des ministres. Tous agissent par mimétisme obséquieux du président qui ne rate aucune occasion pour rendre visite aux chefs de zaouïas lors de ses déplacements.
Après la ruineuse opération 'Alger, capitale de la culture arabe' qui n'a rien rapporté à l'Algérie, Madame la Ministre de la Culture projette d'organiser une autre manifestation, plus large, plus internationale et naturellement plus coûteuse : faire de Tlemcen, la capitale mondiale de l'islam. L'action culturelle du ministère de la Culture se borne à la glorification de l'arabo-islamisme. Au train où va la boulimie budgétivore de l'État, on aura bientôt droit à foin de symposiums 'scientifi-ques' sur les zaouïas, sur la calligraphie arabe, sur les bienfaits de la colonisation arabe et sur l'âge du capitaine.
Pour tamaziγt, la politique du gouvernement se suffit du ronron folklorique du HCA, devenu au fil du temps une officine de recyclage d'arabisants déclassés. Sa création au forceps et l'espoir qu'elle a suscité ont laissé rapidement place au désenchantement. Son lien hiérarchique qui le fait dépendre directement de la présidence de la République s'est avéré être un véritable boulet d'airain. Rien d'étonnant quand on sait l'animosité du Président envers la langue et la culture amazighes. Les rares vrais militants et scientifiques qui y siègent sont impuissants à imprimer la plus anodine impulsion à la recherche ou à l'enseignement de tamazight qui régresse d'année en année.
D'un autre côté, le pouvoir effectue une débauche des dépenses militaires et policières en temps de paix. À tour de bras, on recrute des espions, des délateurs et des agents provocateurs dans chaque village, ville, quartier, lycée, université ; qui dénonce n'importe qui à propos de n'importe quoi.
L'Éducation nationale est séquestrée par un personnel incompétent sous la férule d'un ministre omniprésent et omnipotent qui y sévit depuis 1997 après avoir cassé les ressorts de l'Université. Les 381 députés ont vu leurs salaires augmentés de 300 % par la grâce d'un décret présidentiel immédiatement approuvé par l'Assemblée populaire nationale.
Les services de sécurité sont transformés en police des mœurs pour faire la chasse aux couples mixtes, aux ports vestimentaires qu'ils jugent non conformes à la morale, aux Algériens ayant opté pour une autre religion que l'islam et aux laïcs qui n'observent pas le jeûne.
Tout est réuni pour faire plonger le pays au fond du trou. Si Bouteflika est réélu pour un autre mandat ; ce qui ne fait pas de doute à moins d'un événement imprévisible, nous y serons dans quelques mois.
La débâcle politique, économique et morale de l'état se confirme chaque jour. Et la politique d'abrutissement de la société continue avec une tranquille obstination.
À l'occasion de catastrophes qui endeuillent régulièrement nos villes et qui sont dues avant tout à la corruption, la prévarication et l'impunité de responsables parfaitement identifiés, le président de la République ou ses substituts invoquent la fatalité divine pour tenter de se disculper eux-mêmes et leurs succédanés. C'est ainsi que lors des inondations de Bab-El-Oued en novembre 2001, Bouteflika réprimande les sinistrés en proclamant sentencieusement : 'vous voulez vous mettre en colère contre Dieu, c'est lui qui a voulu cela'. Et en octobre 2008 à Ghardaïa, lors de sinistres similaires, le premier ministre Ahmed Ouyahia en visite sur le site, oubliant sa charge et disculpant totalement les responsabilités des autorités locales, se transmute lui aussi en rédemp-teur du Seigneur en claironnant solennellement que « Dieu a voulu tester la foi des citoyens de Ghardaïa et leur capacité d'endurance face à l'adversité'. Tel a été le discours de celui qu'on s'est échiné à présenter comme un énarque modèle qui a pour habitude d'assommer ses semblables avec des chiffres et qui se réduit à des incantations religieuses à la consommation d'une popula-tion probablement la plus pieuse du pays.
Par la grâce des plus hautes autorités du pays, la dérive obscurantiste prend plus d'allant et s'exprime au grand jour. Ainsi, dans le journal 'El Watan' du mercredi 8 octobre 2008 on y trouve 2 informations qui résument cette propension assumée du pouvoir :
1— (p. 13) : dans la commune de Sémaoun en Kabylie, les écoles sont privées de tamaziγt, faute d'argent et malgré l'existence d'enseignants de cette matière et qui sont au chômage.
2— (p. 28) : dans la commune d'El Oued, la confrérie Tidjania organise du 4 au 6 novembre pro-chain le 2e colloque international sur le thème “le discours soufi tidjani à l'ère de la mondialisa-tion” avec la participation de 14 états d'Afrique, d'Asie et d'Europe. Cette zaouïa inaugure à l'occasion son nouveau siège fraîchement rénové situé à Guemmar. L'autre objectif serait “ l'apport des savants de la confrérie Tidjania dans la pensée islamique et le rôle des hommes de la confrérie Tidjania dans la résistance contre l'occupation'.
Adapter le discours soufi tidjani à l'ère de la mondialisation est une véritable gageure de la part de chefs religieux dont le plus prude se complimente de posséder au moins 4 femmes dans son ha-rem. Peut-être serait-ce l'occasion de rendre raison à ce sieur Mohammadu Bella Masaba du Nige-ria, époux de 86 femmes qui déclarait qu'“il n'existait aucune loi punitive dans le Coran pour punir quiconque posséderait plus de 4 femmes'.
À propos du rôle des confréries dans la résistance contre l'occupation, je vous invite à lire ce qu'écrivaient en 1897 Octave Depont et Xavier Coppolani dans leur livre très documenté 'Les Confréries religieuses musulmanes' :
'Dans les territoires de la division de Constantine, la politique gouvernementale de pénétration saharienne a compté, depuis 6 ans, ses meilleurs appuis parmi les Tidjanïa. C'est encore à l'un des moqqadim de la même confrérie que nous devons d'avoir pu renouer des relations avec les Toua-regs Azdjers, relations suivies de l'arrivée à Alger, en 1892, d'un miad targui » (...) 'Les Turcs, en même temps qu'ils combattaient les agissements de certaines confréries rebelles, n'obtenaient la tranquillité des tribus qu'en appuyant leur politique sur la caste maraboutique et, aujourd'hui, certains descendants de chorfa déchus, certains membres des confréries des Qadrïa, A'ïssaoua, Taïbïa, Rahmanïa, héritiers de la baraka de leurs aïeux, peuvent encore nous présenter des actes authentiques constatant les marques de haute bienveillance, les remises d'impôts ou l'octroi de privilèges dont leurs ancêtres ont été l'objet de la part du gouvernement de l'Odjak.
Nous aussi, dès notre arrivée en Algérie, nous avons, sur certains points, utilisé la force marabou-tique ; en 1831, nous relevons le nom d'El- Hadj-Mahied-dine-Seghir ben Sidi-A'li ben Mobarek, chef de l'antique et illustre famille des marabouts de Coléa, nommé agha en récompense des ser-vices qu'il nous avait rendus.
Nous nous servons de ces mêmes marabouts comme intermédiaires et dans plusieurs circonstan-ces ils se présentent en hommes de paix. Le maréchal Bugeaud dut, en partie ; les heureux résul-tats de sa politique, à l'appui dévoué de certains marabouts et à l'intervention pacifique de corpo-rations puissantes.
Et, sans remonter à l'époque où l'émir A'bdelqader se voyait repousser du Sahara grâce à l'influence des Tidjanïa, on peut rappeler que sans le concours, d'un moqaddem de Temacin, nous n'aurions pas occupé, comme nous l'avons fait, c'est-à-dire pacifiquement, Biskra sans le concours des Tidjanïa, le général Marey-Monge n'aurait pas obtenu sans résistance, la soumission des Larbâa et des Oulad-Naïl du département d'Alger, et, peut-être, les fractions constituées de la région insurgée de la province d'Oran ne se seraient pas tenues dans la réserve, alors que, cette même année, les autres fractions de la confédération des Braz, non affiliées aux Tidjanïa ; suivaient le mouvement insurrectionnel.
Faut-il rappeler, aussi, la neutralité bienveillante du cheikh quadri de la zaouïa de Mena'a, dans l'Aurès, au moment où l'insurrection de 1879 agitait ces contrées et, en 1871, l'intervention, du moquaddem rahmani A'abdessemed, qui, par intérêt ou guidé par un sentiment d'humanité, n'hésita pas à couvrir de sa protection les quelques Français qui s'étaient réfugiés dans sa zaouïa.
Nous pourrions multiplier nos citations en fouillant dans le passé, mais ce sont autant de faits connus et le présent nous offre, du reste, de précieux éléments qui feront ressortir qu'il est par-fois possible de concilier le fanatisme le plus outré avec les intérêts de chacun. Dès son arrivée au gouvernement général, en 1891, M. Jules Cambon fut frappé de la puissance des confréries religieuses et, décidé à entreprendre notre oeuvre de pénétration saharienne, il songea à gagner d'étroites sympathies afin d'établir des relations durables avec certains ordres religieux.
Depuis six ans, ses efforts n'ont pas été vains. Par une politique habile et des actes de haute bien-veillance, il a réussi à ménager au gouvernement l'appui des Cheikhïa, Taïbïa, et d'une branche des Qadrïa, sans compter les Tidjanïa qu'il a fortifiés dans leur dévouement à la France.
Nous donnons, ci-après, un exposé détaillé des démarches entreprises, des négociations enta-mées et des résultats acquis. Le lecteur y verra, en même temps que les dispositions pacifiques auxquelles on peut amener les confréries religieuses, les efforts tentés pour étendre notre domi-nation dans notre hinterland africain'. Les confréries religieuses musulmanes, par Octave Depont & Xavier Coppolani, Alger, Adolphe Jourdan Éditeur, 1897, pp. 264-265
Suit alors une série d'informations détaillées sur des faits et des personnages des zaouïas Cheik-hïa, Taibïa, Tidjanïa, Qadrïa qui ont favorisé la 'pacification' de toute l'Algérie par la colonisation.
Ceci pour l'histoire
Quant au présent, le pouvoir continue de stigmatiser la Kabylie et de la désigner comme le mal éternel de l'Algérie. En voici une nouvelle preuve. Le lundi 13 octobre 2008, le ministre des Affaires religieuses est interviewé par le journal Liberté. Voici la question du journaliste et la réponse du ministre : Question : 'Cette campagne d'évangélisation, vous la considérez comme un danger réel ou une démarche circonscrite ? »
Réponse : 'Actuellement, elle ne constitue peut-être pas un danger. Si l'on se réfère toutefois à ce que rapporte le journal Chourouk, il y a de quoi s'inquiéter. Il est dit dans un article qu'un prêtre français d'origine juive, lors d'une messe, présente environ une cinquantaine de personnes comme étant des fidèles qu'il a sortis de l'obscurantisme de l'islam pour la lumière du christianisme. Puis, il s'est adressé à l'assistance en parlant de société kabyle qui doit faire barrage aux politiques de l'État algérien dans la région. Précisant que l'État applique une politique non nationale en Kabylie. C'est en effet inacceptable qu'une personne venue de l'étranger veuille créer la zizanie entre les citoyens du même pays et prôner le régionalisme'.
Comme une litanie chez les tenants du pouvoir, invariablement, régulièrement, méthodiquement, la Kabylie c'est le régionalisme, la Kabylie c'est l'évangélisation, la Kabylie c'est l'apostasie, la Kabylie, c'est l'intelligence avec l'étranger, la Kabylie c'est le parti de la France, la Kabylie c'est Israël, la Kabylie c'est le mal absolu.
En tout état de cause, ce prêtre français d'origine juive (notez que le pauvre prêtre accumule une double tare selon Chourouk et ceux qu'il inspire) a tout à fait raison en disant que l'État applique une politique non nationale en Kabylie. En fait, il est en deçà de la vérité puisque l'État applique non pas une politique non nationale, mais bien une politique antikabyle. C'est tous les jours que les Kabyles vivent cette réalité.
Dans cet entretien, on observe aussi que la source d'information autorisée de M. le ministre est le journal Chourouk. Celui-là même qui s'est spécialisé dans la croisade antikabyle en s'en prenant pêle-mêle aux protestants (qui n'existeraient que dans cette région selon lui), à Ferhat Mehenni, aux autonomistes, aux démocrates et a tout ce qui est singulièrement kabyle.
En résumant l'équation, ça donne ceci : Chourouk, un journal nationaliste et patriote bien connu rapporte qu'un prêtre français d'origine juive incite les Kabyles à faire barrage aux politiques de l'État algérien en Kabylie ; donc, il y a danger mortel pour le pays tout entier et nous avons raison de nous prémunir de ce fléau en imposant une camisole à cette région. CQFD.
Ça ne vous rappelle rien cette politique de stigmatisation d'une population par l'État lui-même ?
Un petit rappel d'histoire semble nécessaire. En décembre 1920, le NSDAP (le parti nazi) avait fait l'acquisition du Völkischer Beobacher, un bihebdomadaire spécialisé dans des racontars antisémi-tes qu'il transforma en 1923 en quotidien. Dès lors, Hitler disposait d'un journal qui prêche sa doctrine. Le monde entier connaît la suite.
Dans son édition du lundi 22 septembre 2008 ce même Chourouk publie un gerbillon d'un énième provocateur qui réclame que tamazight soit proscrite en Algérie et même en Afrique du Nord. Pour gagner l'adhésion de ses frères arabo-musulmans qui n'attendent que ça, il décrète que cette lan-gue est illégitime aux yeux de l'islam et que c'est un péché de lui avoir donné le statut de langue nationale. Le Chef du gouvernement qui menace de nouveau les journaux qui médiatisent les attentats terroristes ne voit pas et n'entend pas ces terroristes antikabyles qui essaiment leur venin à travers des journaux arabophones en toute impunité.
Il est bien évident que mon propos concerne les zaouïas qui s'érigent en tant que sectes au service du pouvoir et qui participent à la dépersonnalisation du peuple kabyle. Il existe dans la région des zaouïas laïques qui sont de véritables lieux de communion de la société kabyle. Quant aux Kabyles de descendance maraboutique, tous ceux que je connais comme tels sont des frères de combat avec qui je partage aussi bien des certitudes existentielles que des convictions politiques.
KABYLIE, le 3 octobre 2008
MOHAND LOUKAD
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