Le printemps berbère et ses prolongements politiques

Publié le par kabyle

CERCLE D'ETUDE ET DE REFLEXION SUR L'AUTONOMIE DE LA KABYLIE

 

Le printemps berbère et ses prolongements politiques

Par : Ferhat Mehenni

 

Le printemps berbère est, depuis 25 ans, un lieu si commun en Kabylie que le revisiter à la manière du premier venu, à la façon de ceux qui n’en retiennent que les aspects événementiels ou anecdotiques, à la manière de ceux qui ne s’y réfèrent que pour s’y mettre en valeur ou chaparder un lambeau de légitimité politique mesquine, serait d’une monotonie accablante. Il me semble qu’avec le recul que permet le temps et l’évolution des processus historiques complexes des peuples, la vigilance en matière d’analyse exige de l’intellectuel militant une relecture permanente du sens de l’Histoire à la lumière des nouveaux concepts théoriques et politiques qu’il maîtrise. Les croyances et les idéologies d’un contexte qui a donné naissance à un événement sont une chose, sa réalité et sa signification profonde en sont une autre. Revoyons donc notre passé.

Le printemps berbère est historiquement daté de 1980. Il avait eu une gestation de trois décennies et une durée de vie de vingt ans. Le « printemps noir 2001 » auquel il a donné naissance y a mis un point final en tournant une page de notre Histoire. Celle-ci, désormais, s’ouvre sur de nouveaux horizons où la revendication politique supplante l’ancienne revendication culturelle. Cinquante ans pour une quête identitaire ! Nous avons pris les chemins les plus sinueux pour chercher après nous-mêmes.

La Kabylie écrasée en 1871 par l’armée coloniale française, ses hommes qui avaient compris qu’ils ne pouvaient pas récupérer leur souveraineté sans alliance avec leurs voisins, étaient contraints d’émigrer en France où ils étaient soumis aux prismes déformants des idéologies dominantes : le marxisme et le nationalisme jacobin qui les empêchaient de se re-penser comme un peuple accompli. C’est là l’une des origines du paradoxe du kabyle : à la fois fier de son identité et complexé de l’affirmer face à autrui, de crainte de perdre un soutien, une fraternité ou une amitié. Son besoin inné de liberté a fait le reste.

Engagés massivement dès 1926 pour la libération de l’Algérie, les Kabyles avaient subi en 1949 leur premier choc psychologique face à des Algériens qui, au nom de l’arabisme, préféraient continuer de vivre sous le colonialisme français que de reconnaître le fait berbère dans leurs rangs. La première graine du printemps berbère venait d’être semée. Derrière ce déni qui les exclut de la définition de l’algerianité post-indépendante et à la naissance de laquelle pourtant ils avaient tant donné, se profilait le racisme anti-berbère dont le Kabyle était déjà le point de mire. Les rédacteurs de la déclaration du 1er novembre 1954, puis ceux du congrès de la Soummam en août 1956 avaient fait l’impasse sur un sujet qui risquait de laisser la Kabylie seule dans son soulèvement armé contre le colonialisme. « On règlera ça entre nous après l’indépendance » se disait-on à l’époque, d’après des témoins encore vivants. Il n’en fut rien. Le congrès de Tripoli en juin 1962, puis la guerre des wilayas au lendemain de l’indépendance de l’Algérie ont fermé la voie à tout règlement d’une question aussi vitale pour la cohésion nationale. La question du pouvoir était hier, comme elle le demeure de nos jours, prioritaire sur celles de la société.

Lorsque la Kabylie avait pris les armes sous la bannière du FFS en 1963, elle ne cherchait en réalité qu’à arracher ce qui, eu égard à ses sacrifices, devait lui revenir de droit : Une position qui lui assure, au sommet de l’Etat, une participation conséquente dans la conduite des affaires du pays. Après sa défaite militaire en 1965, elle était sournoisement appelée « l’ennemi intérieur ». A partir de ce tragique épisode, l’option politique d’arabiser, coûte que coûte, la Kabylie était prise. Interdiction de sa langue à l’école, suspicion et marginalisation de ses élites sur le plan politique, fermeture de la radio kabyle à Tizi-Ouzou, tentatives de fermeture de celle basée à Alger…

Cependant, c’était compter sans la résistance légendaire des Kabyles pour la préservation de leur identité et de leur culture. Une académie berbère était créée à Paris avec Bessaoud Mohand Arav, Mouloud Mammeri assurait bénévolement un cours de langue amazighe à l’université d’Alger jusqu’à son interdiction en 1973, la chaîne II (radio nationale diffusant en kabyle) elle, était investie par de jeunes animateurs militants, les étudiants issus de Kabylie étaient en train, par leur nombre toujours croissant, de re-kabyliser la capitale, une nouvelle chanson dite moderne était née et portait ouvertement la revendication de langue et d’identité malgré la censure, l’oppression et la répression. Ensuite, les « poseurs de bombes » de décembre 1975, les débats publics sur « la charte nationale au printemps 1976 puis, les succès du club de football de la région, la JSK, avaient douloureusement rappelé au pouvoir que le feu kabyle couvait toujours sous la cendre. A la fin, il avait suffi d’une simple interdiction d’une conférence de notre illustre Dda Lmulud, le 9 mars 1980, pour écrire dans le ciel des Kabyles l’une des pages les plus glorieuses de leur Histoire contemporaine : Le printemps berbère !»

La vision des choses, à la fois généreuse et réconfortante, qui n’était pas que la mienne dans les années 80, et qui est encore celle de nombreux militants kabyles dits « berbéristes », était basée sur deux illusions : 1-Nous croyions que le rejet de l’amazighité n’était le fait que du pouvoir algérien et qu’il ne touchait pas la société arabophone. 2- qu’il suffirait que notre langue soit consacrée par la constitution algérienne pour que disparaissent d’un seul coup, comme par magie, tous les maux politiques dont nous souffrions jusque là. Nous fondions donc beaucoup d’espoir sur la démocratisation du pays pour en finir avec les dénis de langue et de citoyenneté qui nous frappaient.

L’onde de choc du printemps berbère avait généré dans notre pays le mouvement des droits de l’homme, ensuite octobre 88 qui a donné naissance au multipartisme que nous connaissons depuis la constitution de 1989 et dont le principal acquis, faute d’une alternance au pouvoir, est un ensemble de libertés démocratiques. Celles-ci ont impulsé chez nous un dynamisme tel que dès 1990 : a) Un département de langue amazighe est créé à l’université de Tizi-Ouzou, puis de Vgayet, b) Le Haut Commissariat à l’Amazighité (HCA) rattaché à la présidence de la république est mis sur pied après huit mois de boycott de l’école conduit par le Mouvement Culturel Berbère (MCB) en 1994/95 et enfin, c) la reconnaissance de la langue amazighe comme langue nationale est acquise depuis mai 2002, après les événements meurtriers du printemps noir de 2001. Il y a également, auparavant, son introduction au journal télévisé depuis décembre 1991 et à l’école à partir de septembre 1995.

D’un autre côté, des phénomènes négatifs font partie de notre quotidien, issus de ce repère historique : 1- le mouvement islamiste, préparé par les tenants du pouvoir, dès les années soixante, pour contrecarrer le « berbéro matérialisme » kabyle commence à échapper à ses sponsors contre lesquels il engagea dès 1981 une rébellion armée jusqu’en 1987. Il est réapparu depuis 1989 sous plusieurs sigles dont l’ex FIS, Hamas et Nahda.

2- Les luttes fratricides entre les « démocrates » kabyles ont empêché une avancée conséquente du combat démocratique et de la modernité.

3- Des leçons négatives de notre histoire récente sont aussi tirées par les stratèges du régime algérien qui a appris à manipuler la Kabylie et ses élites pour des objectifs qui ne la concernent pas (Arrêt du processus électoral en 1992, l’assassinat de Matoub Lounes en 1998, le printemps noir 2001).

4-Un nouveau plan est échafaudé par le régime algérien contre la Kabylie pour la disloquer, y dissoudre les réseaux de solidarité en la livrant à l’insécurité et en réalisant une alliance stratégique avec les islamistes dont les éléments terroristes récemment amnistiés font peser de graves menaces sur cette partie du pays.

Il a fallu que le pouvoir tire sur nos enfants en 2001 pour qu’enfin, une partie d’entre nous en vienne à des révisions déchirantes sur nos croyances et notre itinéraire, nos actes et nos véritables responsabilités dans le drame que nous vivons depuis l’indépendance de l’Algérie en 1962. C’est ainsi que nous en sommes venus à rompre avec les cadres et les idées politiques qui étaient jusque là les nôtres. Ce n’est qu’à partir de ce moment-là qu’une relecture de notre passé est devenue possible et urgente. Elle nous a fait remonter aux premiers temps de la colonisation française pour nous apercevoir de nos errements idéologiques et politiques et tenter de remettre le fleuve de notre Histoire dans son véritable lit : Celui du peuple kabyle et de son droit à recouvrer sa souveraineté sur la gestion d’une grande partie de son quotidien. C’est ce qu’exprime depuis le 5 juin 2001 la revendication d’autonomie régionale pour la Kabylie que porte officiellement notre mouvement, le M.A.K. Les Kabyles forment bel et bien un peuple digne des meilleurs qui existent sur la surface de la Terre. Par conséquent l’Algérie n’est pas une nation mais un agglomérat de peuples que tente le pouvoir en place de nier par le terrorisme politique et la confiscation de la démocratie.

Devant cette avalanche d’éléments ayant précipité notre prise de conscience nous nous sommes posés la question de savoir si l’on doit continuer à aller dans le mur ou trouver une autre voie, une autre démarche, une autre espérance pour que l’avenir de nos enfants ne soit plus celui de nos épreuves passées. Pouvons-nous leur préparer la paix, la prospérité et la citoyenneté pleine et entière qui ne se départit pas de la dignité et du respect de l’ensemble de leurs droits légitimes dans leur propre pays, ou bien vont-ils, à leur tour, subir dénis, prison, émeutes, blessures et la mort ? Enfin, allons-nous finir de prendre la Kabylie pour l’Algérie et cesser de se battre à la place des autres Algériens pour un bonheur et des aspirations politiques qui ne sont pas les leurs ? Allons-nous cesser de leur confisquer la parole et leurs rêves pour vivre et exprimer à notre modeste échelle de Kabyles ceux qui sont juste les nôtres ? Et pour ce qui concerne la démarche n’est-il pas venu le temps de ressouder nos rangs, de réapprendre à dialoguer entre nous, à savoir composer au lieu de nous étriper comme de tradition depuis 1989 ? Pouvons-nous nous considérer comme des partenaires qui, ensemble, sommes promis à une victoire commune certaine ou bien, resterons-nous divisés et, rééditer éternellement nos échecs ?

C’est autant de questions qui nous ont amenés à avoir avec des groupes de Archs identifiés et respectés par tous pour la sincérité de leur engagement depuis le printemps noir, des personnalités culturelles de la région, des membres du mouvement associatif et syndical, une initiative pour une marche unitaire ce 20 avril 2006 à Akbou. C’est ainsi que nous lançons ensemble un appel à travers la « Déclaration de Tifrit » du 14/04/06 pour une rencontre régionale sur notre avenir collectif.

En guise de conclusion, nous pouvons résumer notre intervention par ces quelques phrases. Le combat de la Kabylie, depuis 44 ans, qu’il ait épousé la revendication identitaire (Mouvement Culturel Berbère MCB) ou celle de la démocratie et des Droits Humains (FFS et RCD) a été un cheminement long et laborieux vers elle-même. Qu’elle ait emprunté la voie des armes sous la bannière du FFS de 1963 à 1965, celle de la manifestation pacifique mais politique du « printemps berbère » de 1980 ou du « printemps noir » de 2001, notre région a été de rupture en rupture pour se persuader de sa propre existence et de son bon droit le crier haut et fort, à en exiger la reconnaissance officielle nationale.

Dans ce cadre, le 20 avril 1980 marque pour nous l’entrée, certes instinctive mais par la grande porte, du peuple kabyle en tant qu’acteur dans la maison de son Histoire.

 

Université de Tizi-Ouzou

Le 18/04/2006

 

F.M, porte-parole du Mouvement pour l’Autonomie de la Kabylie

 

 

 

 

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Publié dans kabylie-debout

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