Aperçu sur la formation des régions

Publié le par kabyle

Madjid Boumekla

 

 

 

Evolution du vocable « région »

 

Les naturalistes et les géographes étaient les premiers sensibilisés à la notion de région. Pour eux le découpage de l’espace est déterminé par des contraintes écologiques (relief, sol, climat, etc.). Ce type d’unité est défini dés la fin du 18e siècle par le terme de « régions naturelles ». L’intérêt de la recherche se focalisait progressivement sur les activités productives. Apparition d’une Kyrielle d’appellations : région économique homogène, région industrielle, région agricole, pôles régionaux de développement, …. Les politiques économiques proposées placent les conditions économiques comme préalables au développement et à l’organisation de toute société.

Jusque là, la région est appréhendée comme espace naturel et existentiel sans aucun souci de son histoire et des cultures des peuples qui y vivent. Les culturalistes, les historiens et les sociologues s’y sont intéressés. Leurs approches considèrent la région comme un espace vécu. Sa constitution est un enchevêtrement de contraintes de dimensions sociologique, économique, sociale, politique et culturelle. Le lien entre le territoire et l’élément humain est foncièrement reconsidéré. Désormais, la région n’est plus perçue comme espace banal mais comme entité territoriale entière pourvue d’une identité multidimensionnelle.

 

Processus de régionalisation

 

Depuis les années 1980 et surtout depuis les années 1990, la globalisation économique et la mondialisation des échanges et des techniques de communication s’accélèrent. Dans le même temps une reconfiguration géopolitique de la planète se dessine. Des processus nouveaux de régionalisation voient le jour. Ils bousculent les Etats en place en exerçant sur eux des pressions de réformes, voire des refontes structurelles pour certains. Ceux qui s’opposent au changement se vouent à l’autarcie ou à la disparition. C’est notamment le cas des Etats-nation rivés à l’uniformité, tournant le dos à la diversité.

Conformément à l’Etat national, le processus de régionalisation peut être à l’échelle intra-nationale (niveau local) ou à l’échelle extranationale (niveau global).

Dans le premier cas, il peut résulter d’une politique nationale volontariste de régionalisation édictée par l’Etat central. Ce dernier reconnaît les identités régionales en son sein et prend des mesures afin que les régions participent à la gestion de ses affaires. En ce sens la régionalisation est souvent perçue comme une politique de déconcentration du pouvoir central qui tente d’apporter des solutions aux revendications de décentralisation du pouvoir par les collectivités locales.

Le processus de régionalisation peut tout aussi résulter d’une prise de conscience politique d’une ou de plusieurs communautés régionales qui s’estiment plus en mesure de gérer leurs propres affaires que l’Etat central qu’elles considèrent très lointain et qu’elles accusent même d’imprimer un moule uniforme aux particularismes régionaux. Ce type de processus suit la logique territoriale de formation des Etats. Il révèle des identités prononcées et leur forte aspiration à se doter des prérogatives politiques. Dans ce cas de figure, le terme région a plusieurs connotations : Länder allemands, provinces canadiennes, communautés autonomes espagnoles (régions autonomes espagnoles),….

En revanche au niveau global, le processus de régionalisation fait prévaloir la logique des réseaux. Il se traduit par la formation de « macro-régions » qui se caractérisent par des marchés communs, des zones de libres échanges ou encore par des accords entre firmes de pays proches.

Tout au long de l’histoire, des regroupements de territoires se font et se défont. Les colonies étaient rattachées aux métropoles pour former de grands empires. Elles leurs fournissaient des matières premières pour les besoins de leur développement, des soldats pour leur défense et un marché pour écouler leurs produits. Autre cas, parmi tant d’autres, marquant autant l’histoire : l’U.R.S.S. et ses satellites. Un groupement de pays qui avait la prétention de créer un espace régional hors du marché mondial et de ses règles. Une « macro-région » au fonctionnement administré par Moscou. Sans aucune autonomie, les Etats membres sont rigidement contrôlés par des partis communistes et l’armée rouge.

Les méga-regroupements actuels sont d’une tout autre nature. Le but recherché, jusqu’à présent, n’est pas d’uniformiser les pays mais plutôt de créer des zones de libre échange sur la base d’un consentement mutuel des pays concernés. Les « macro régionalisations » les plus réussies, malgré les imperfections qui subsistent, sont incontestablement celles qui se forment autour des trois pôles de la triade : U.S.A., U.E. (Union Européenne), Japon-Asie du Sud-Est (1).

 

L’APPORT DE LA THEORIE DU DEVELOPPEMENT LOCAL A L’IDENTITE REGIONALE

 

Pendant que le modèle fordiste (2) peine à se généraliser pour toutes les régions de la planète, une nouvelle configuration régionale inspirée par le développement local apparaît. L’essor des nouvelles « micro-régions » dont le développement repose sur la créativité et l’innovation des petites entreprises, a du mal à trouver une interprétation auprès des théories classiques. A partir des années 1980, les sciences sociales et économiques s’y intéressent. Des approches nouvelles voient le jour. Elles se penchent sur les institutions, l’organisation industrielle, les changements technologiques et tout ce qui attrait au développement local. Elles prétendent apporter des réponses adaptées aux nouvelles réalités de la mondialisation de l’économie avec tout ce que celle-ci peut entraîner comme restructurations, fermetures d’entreprises et d’établissements, chômage, appauvrissement tant social et culturel qu’économique.

 

L’approche par le district industriel.

 

Les chercheurs ont ressuscité un vieux concept de la fin du 19e siècle et du début du 20e cher à l’économiste anglais Alfred Marshall. Il a été réutilisé, dans les années 1970, par l’économiste italien G.Beccatini pour interpréter les systèmes de production locaux.

L’approche par le district industriel révèle que la région recèle une organisation économique fondée sur le marché et la réciprocité reposant sur la proximité géographique d’une division de la production. Chaque petite entreprise s’accapare une partie du processus de production. La division de la production ne s’opère plus au sein d’une même entreprise mais entre les entreprises d’un même territoire. Les travaux de recherche signalent que le développement local qui se manifeste est fortement du à des formes d’organisations spécifiques et des capacités relativement autonomes. Devant la rigidité et l’incapacité du Fordisme à se généraliser, des théoriciens du développement local avancent l’argument de sa supplantation progressive par le mode Marshallien.

 

L’approche par les milieux innovateurs

 

Il est couramment admis que la croissance de certaines régions est le résultat d’un transfert de richesse des régions riches. Des analystes des disparités régionales démontent cette affirmation. Pour eux, les régions se développent par leur propre dynamique interne. Leurs travaux mettent en évidence le rôle prépondérant du territoire qu’ils ne considèrent plus comme simple lieu de localisation des moyens de production. Ils l’apprécient plutôt comme entité complexe avec ses propres modes d’organisation et de régulation qui résultent du savoir faire de ses acteurs. Dans cette optique, le territoire est présenté comme un processus construit issu des stratégies des acteurs. Ainsi donc, il s’offre aux collectivités régionales pour promouvoir une dynamique locale et projeter de nouvelles politiques régionales qui consisteraient à mettre en œuvre une dynamique de coopération des acteurs du milieu en adéquation avec les transformations de leur environnement.

Des chercheurs, considèrent qu’il existe deux caractéristiques générales à tous les milieux. Une logique d’interaction entre les agents du développement du territoire et une aptitude dynamique d’apprentissage des acteurs. Cette aptitude réside dans la capacité de ces acteurs à s’adapter et à mettre en œuvre toute nouvelle solution.

 

Ils distinguent ainsi quatre cas de figure.

 

 Milieu où il existe peu d’innovation : l’interaction entre les agents de développement n’existe pas. La coopération entre les différents acteurs de développement ne se fait pas. Il s’agit des territoires dominés par des grandes entreprises. La production est à grande échelle, elle est assurée par des succursales.

 Milieu où il existe de fortes interactions et un faible potentiel d’apprentissage ; il traduit la logique du district industriel.

 Milieu à fort potentiel d’apprentissage et à faible interaction ; il définit des régions de type technopole.

 Milieu innovateur : dans ce cas, les deux paramètres, l’interaction et l’apprentissage, se conjuguent parfaitement.

Les trois premiers cas traduisent le schéma d’un développement déséquilibré. Le dernier, en revanche, présente celui d’un développement harmonieux.

Les perspectives des politiques régionales consistent donc, une fois le diagnostique est fait, à mettre l’accent tantôt sur le paramètre de l’interaction entre les agents de développement tantôt sur celui de l’apprentissage des acteurs. Une conjonction réussie aboutit à la création d’une forte interdisciplinarité dans le territoire, ce qui renforce la région dans l’affirmation et le développement de son identité. Une identité ne devant naturellement pas véhiculer les sentiments discriminatoires. Si tel est le cas, les effets sur les acteurs qui y contribuent seraient démobilisateurs.

En outre de l’instauration des mécanismes de la maîtrise des interdépendances, les politiques régionales doivent aussi comporter, dans leurs perspectives, les moyens de lutte contre tous les risques de l’isolement, par la mise en place de réseaux infra et supra régionaux. En d’autres termes, appliquer le leitmotiv « penser globalement et agir localement ».

 

(1) Quelques macro régions dans le monde

ALENA (Accord de libre échange nord-américain) : Etats-Unis, Canada, Mexique. MERCOSUR (Marché commun de l’Amérique du Sud) : Brésil, Paraguay, Uruguay, Argentine.

UE (Union européenne) : Portugal, Espagne, France, Italie, Autriche, Allemagne, Luxembourg, Pays-bas, Danemark, Irlande, Royaume-Uni, Suède, Finlande, Belgique, Grèce, Pologne, Slovénie, La République tchèque, Slovaquie, Estonie, Lituanie, Lettonie, Chypre, Hongrie, Malte.

CEDEAO (Communauté économique, des Etats de l’Afrique de l’Ouest) : Mali, Mauritanie, Sénégal, Gambie, Cap-Vert, Guinée Bissau, Guinée, Sierra Léone, Libéria, Côte d’Ivoire, Burkina Faso, Niger. Bénin, Togo.

UDEAC (Union douanière et économique de l’Afrique central) : Tchad, Centrafrique, Congo Brazzaville, Gabon, Guinée équatoriale, Cameroun.

SACU (Union douanière de l’Afrique australe) : Namibie, Lesotho, Swaziland, Botswana.

SADC (Communauté de développement de l’Afrique du Sud) : Namibie, Zimbabwe, Zambie, Afrique du Sud.

ANSEA (Association des nations du Sud-Est asiatique) : Indonésie, Singapour, Malaisie, Brunei, Thaïlande, Philippines, Cambodge, Laos, Myanmar, Singapour, Vietnam.

CEI (Communauté des Etats indépendants) : Russie, Biélorussie, Ukraine, Kazakhstan, Azerbaïdjan, Ouzbékistan, Kirghizistan, Tadjikistan, Géorgie, Arménie, Moldavie. L’ancienne URSS sans les pays baltes.

 

(2) Le Fordisme repose sur trois paramètres. Une division poussée du travail à l’intérieur de l’entreprise (cadre supérieur, cadre moyen, ouvrier qualifié, ouvrier spécialisé.), un régime d’accumulation dominé par les grandes entreprises (fabrication et consommation de masse) et un mode de régulation dont l’Etat est l’intermédiaire (conventions et négociations collectives).

 

Références bibliographiques

 

Revue « Sciences humaines – Hors série » n°8 – Février-Mars 1995.

Revue « Sciences humaines – Hors série » n°17 – Juin-Juillet 1997.

La régionalisation – Jean-jacques DAYRIES et Michèle DAYRIES – Que sais-je – n°.. 1719 – P.U.F.

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Publié dans Kabylie-politique

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